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Bonus - Les aventures de Jol en Morthebois

  • 1 nov. 2023
  • 28 min de lecture

Dernière mise à jour : 18 mars

Partie 1 - Voyage


Un grand sourire était peint sur le visage de Jol, tandis qu’elle préparait ses bagages. L’idée de partir pour Morthebois lui donnait des ailes. Voilà si longtemps qu’elle n’avait pas voyagé en chariot avec son père !


C’était pour cela que, même si la raison de leur départ était d’une tristesse infinie, Jol était euphorique. Elle chargea ses bagages dans le chariot, tout en s’exclamant :


« Je suis prête ! On peut y aller ! »


Élan releva la tête et fixa le petit chat blanc qui trônait sur la tête de sa fille, un mélange de crainte et de désespoir dans le regard.


« Ne me dis pas que tu prends ton chat avec toi…

– Bien sûr que Nivis vient avec nous ! Je ne la laisserais pas derrière moi.

– Jol. J’avais dis oui pour embarquer ma fille, pas son chat.

– L’un ne va pas sans l’autre ! Allez, papa, s’il te plaît ? »


Élan soupira, tandis qu’Alda, non loin, ne put s’empêcher de glousser.


« Ce n’est pas juste. » grommela-t-il. « Ta mère aurait pu s’en occuper.

– Nivis a besoin de beaucoup d’attention, et maman a déjà un bébé à gérer. Après, si tu veux prendre Ausra avec toi et laisser Nivis sur place…

– Ça me v—

– Hors de question. » les coupa Alda. « Les sac à puces ensemble, et ma puce avec moi. Non négociable. »



Ils n’avaient pas tardé à partir, quittant la capitale alors que le soleil se levait à peine. Jol s’était aussitôt écroulée dans le chariot, soupirant d’aise, les sacs de voyage lui servant de couchage.


« Enfin libérée des corvées ! » s’exclama-t-elle.


Élan, qui conduisait le chariot, tourna la tête vers elle.


« Je ne comprends pas pourquoi tu t’es infligée d’aider dans ce refuge si tu n’aimais pas les corvées.

– Personne n’aime faire le ménage. Ou pire, travaillé tard. Sauf Öta, mais il est bizarre.

–Quoi ? » fit Élan, perplexe. « Tu as vu Öta faire le ménage ?

–Oui pourquoi ?

– Et il a réussi à le faire sans se blesser ?

– … »



La liberté avait un prix, et prendre son animal avec soi aussi. Jol déchanta rapidement lorsque son chat décida que les sacs de voyage étaient une litière fort confortable.


« Il semblerait qu’au final, tu seras quand même de corvée de lessive ma chérie.

– C’est pas juste ! »



Durant les escales, les pauses à l’auberge pour boire, dormir et manger, Élan tenta à plusieurs reprises de discuter avec Léo. Mais l’homme était morose, silencieux, perdu.


« L’ami d’Öta n’est pas très bavard. » commenta Jol, un soir, après que Léo se soit éloigné pour rester seul.


Élan se frotta la nuque, mal à l’aise. Il n’était pas doué pour gérer ce genre de situations. Alda aurait été bien plus efficace que lui.


« Il a perdu son fils récemment. » répondit-il à voix basse. « Ce n’est pas facile.

–Perdu ? Mais Öta n’est pas parti à sa recherche ?

–Qui sait s’il est en vie, et si Öta parviendra à le trouver… »


Jol resta muette quelques secondes, avant de murmurer :


« C’est si triste…

– C’est pour ça que c’est important de discuter avec lui pour lui changer les idées. Je peux compter sur toi ? »


Aussitôt, elle releva la tête.


« Oui chef ! Mission acceptée ! »



Dès le lendemain, Jol se lança dans de nombreuses discussions avec l’homme qu’ils escortaient. Elle lui posa tant de questions, avec tant de joie et de bonne humeur que ce dernier ne put résister longtemps à lui répondre. 


Même s’il devait souvent faire attention à ses mots, surtout lorsqu’il s’agissait de son travail. Pourquoi avait-il l’impression qu’au moindre mot de travers Élan allait lui faire regretter ?


« Vous avez l’air de bien vous entendre Léo et toi. » fit Élan quelques jours plus tard, tandis qu’ils se rapprochaient de Morthebois. « Je vous entends papoter toute la journée.

– Il est génial ! » s’exclama Jol. « Il a rencontré plein de gens, et il à plein d’histoires à raconter ! Je pourrais l’écouter pendant des heures ! »





S’il y avait bien une chose à laquelle Jol ne s’était pas attendue en décidant d’accompagner Élan et Léo à Morthebois, c’était à quel point ce voyage allait lui faire du bien.


Quitter GemmeNoire, laisser derrière elle la cité aux murailles de pierre noire pour reprendre la route aux côtés de son père avait été une véritable délivrance.


Elle se laissait bercer par le roulis du chariot, son chat blotti contre elle, tandis que les paysages défilaient sous leurs regards émerveillés.


Cela faisait si longtemps qu’elle n’en avait pas contemplé de semblables qu’elle réalisait, grâce à eux, combien la capitale l’avait oppressée. Elle était jusqu’alors prisonnière de la pierre et des ruelles sombres qui l’avaient pourtant autrefois fait rêver.


Mais ce qu’elle chérissait par-dessus tout, c’étaient ses longues discussions avec Léo. Au fil des jours, l’homme avait peu à peu retrouvé le sourire et la parole, et Jol buvait ses mots avec passion.


Car si au départ, elle s’était donné la mission de l’aider à se changer les idées, elle s’était vite rendue compte qu’il l’aidait tout autant à en faire de même.


Si bien que, lorsqu’une semaine plus tard, ils atteignirent Morthebois, elle fut surprise de constater à quel point le temps avait filé sans qu’elle ne s’en aperçoive.


Partie 2 - Morthebois



S’il y avait bien une visite à laquelle le seigneur Ëten le gris ne s’attendait pas, c’était celle d’Élan. Il n’avait pas revu l’herboriste depuis longtemps, et savait que ce dernier vivait actuellement à la capitale.


Il n’y avait aucune raison logique pour que l’homme décide de soudainement toquer à sa porte. Et pourtant, il la lui ouvrit avec plaisir, heureux de recevoir une visite aussi agréable qu’impromptue.


« J’osais espérer une visite de mon fils, mais soit… Elliot va vous préparer des chambres. Vous êtes évidemment les bienvenus. Nous discuterons des raisons de votre venue autour d’un bon repas.

– Merci. » fit Élan. « Je suis affamé !

– Le contraire m’aurait étonné de toi. Je me souviens que nos vivres diminuaient à vue d’œil lorsque tu vivais ici. » fit Ëten avec amusement. « Et qui sont les charmantes personnes qui t’accompagnent ? Je suppose que cette jolie demoiselle est la fameuse Jol dont tu nous as tant parlé ? Tu avais raison en vantant sa beauté sans pareille. »


Jol s’inclina poliment, les joues rosies.


« C’est un honneur de vous rencontrer, monseigneur. Votre fils n’a cessé de vanter vos mérites. »


Ëten lui sourit en retour, avant de se tourner vers Léo, qui était resté en retrait. Il haussa un sourcil et demanda :


« Et vous ? Qui êtes-vous ? »



Le temps parut se ralentir lorsque Léo se pencha en avant, un sourire charmeur au bout des lèvres, et prit la main d’Ëten.


« Léo, scribe au service des nobles qui souhaitent coucher leurs… désirs… sur le papier. » fit-il en plongeant son regard dans celui d’Ëten. « Même si, ces derniers temps, certaines passions ont su s’accaparer ma plume en privé. »


Ëten vira aussitôt au rouge, si brusquement qu’on aurait cru le voir bouillir. Il toussota, gêné, et bredouilla :


« B... bien, bien nous discuterons plus tard. Je… euh… je vais laisser Elliot vous montrer vos chambres. »


Et sur ces mots, il s’éloigna le plus vite possible à grandes enjambées. Léo se redressa, et haussa un sourcil en souriant.


« Hum. Il est plutôt mignon. »



Lorsqu’Elliot guida les visiteurs vers l’aile des invités, traversant cet immense domaine où David avait autrefois grandi, Léo ne put s’empêcher de ressentir l’angoisse et la peine revenir.


Il savait qu’Elliot était proche de David. Son fils n’avait pas tari d’éloges au sujet du serviteur, qu’il considérait comme un modèle, et qui l’avait énormément guidé dans sa vie.


Alors, pour toutes ces raisons, il éprouva le besoin de l’informer au sujet de sa disparition. Mais Elliot pencha la tête, ne semblant pas affecté, et répondit simplement :


« Je sais, je suis en charge de lire le courrier de mon seigneur avant de le lui apporter. J’ai lu la lettre d’Élan et Öta. C’est malheureux.

– Alors…

– Alors je crois Öta lorsqu’il affirme qu’il ramènera votre fils. De plus, David est un homme très débrouillard. Il n’y a pas de raison pour qu’il ne vous revienne pas entier. »


Léo s’arrêta, sentant les larmes perler au coin de ses yeux.


« Je…

– Faites confiance à David et Öta, et profitez de votre séjour ici. Et si vous souhaitez néanmoins noyer vos tracas dans l’alcool, monseigneur à d’excellents hydromels qu’il se fera un plaisir de partager avec vous. »


Après avoir guidé les visiteurs jusque l’aile des invités, et donné la consigne aux serviteurs sous ses ordres d’accueillir et de préparer les chambres, Elliot retrouva Ëten.


Ce dernier s’était reclus dans son salon, et noyait sa honte dans le vin.


« J’ai tellement honte. » gémit-il en se cachant le visage. « J’ai fui comme une demoiselle effrayée devant son premier amour. Que va-t-il penser de moi ? Oh, par Astre, je suis si ridicule.

– Monseigneur, selon ses dires, il à trouvé votre réaction “ mignonne ”. Il s’est retourné vers nous avec un sourire attendri. C’est un bon signe.

– Oh la la. »


Ëten attrapa son verre et le but d’une traite.


« Ne buvez pas trop, Monseigneur.

– Quoi ?

– Sachez que messire Léo attend avec impatience de déguster vos meilleurs hydromels. Nous avons évoqué ce sujet ensemble. » expliqua fièrement Elliot. « Je vous suggère de lui en servir ce soir et lui proposer de visiter votre cave. Parmi les romans que vous lui avez commandés, n’est-ce pas dans celle-là que se passe l’une de vos scènes de plaisir charnel préférées ? Cette visite sera un parfait sujet de discussion pour apprendre à vous connaître. »


Ëten reposa son verre et soupira profondément.


« C’est une idée horrible et excellente à la fois… » marmonna-t-il. « À ton avis, je devrais lui sortir quel hydromel en premier ? Celui de… ?

– Non, pas celui dont vous vous servez récréativement dans la scène, ce serait une tentative trop flagrante d’attirer son attention. Ni le plus coûteux. Mais il ne faut pas qu’il soit trop commun. Je vous conseille celui des sœurs de Ronseaule pour commencer.

– Merci. Qu’est-ce que je ne ferais pas sans toi ? Quand tu vas partir, je vais être perdu.

– Je vous retourne le compliment, monseigneur. Vous me manquerez. »



« Monseigneur, je suppose que je dois cacher la petite à nos invités ? »


La réponse à cette question était évidemment affirmative. La petite dont parlait Elliot, Estelle, était un secret qui devait le rester.


Fille de David, née de son viol par l’ex-femme d’Ëten, elle était venue au monde malade et fragile. Le climat du Nord la tuait à petit feu.


C’était pour cette raison que d’ici peu, Elliot devait partir avec elle vers le Sud pour lui offrir une vie meilleure. Une vie où l’humidité, le froid, et l’hiver éternel nordan ne viendraient pas tourmenter cet enfant.


Un enfant innocent, dont David ignorait l’existence. Ëten refusait de faire porter le poids de cette naissance au jeune homme, qui avait coupé les liens avec son passé pour se reconstruire. Il n’était donc pas question que Léo, le père de David, la rencontre.


Mais c’était sans compter le destin, qui avait un drôle de sens de l’humour.


Lorsqu’Elliot se dirigea vers les chambres, pour vérifier que la petite était encore endormie, et s’assurer que sa chambre resterait bien fermée à clef, il eut la surprise d'en découvrir la porte grande ouverte.


Léo avait été plus rapide que lui.



« Messire, je ne veux pas vous sembler impoli, mais vous êtes dans ma chambre. Pourriez-vous… » commença Elliot en franchissant le seuil.


Léo se retourna lentement, les yeux brillants.


« Elliot… c’est ma petite-fille, n’est-ce pas ? »


Le serviteur s'arrêta et le silence tomba. La pièce sembla se rafraîchir d’un coup.


Elliot hésita une seconde, se demandant s’il devait mentir, mais capitula devant le regard de Léo. Ce n’était pas une question qu’il lui avait posé. C’était une affirmation.


« Oui. » répondit Elliot.


Léo ferma les yeux. Un souffle trembla entre ses lèvres.


« Je l’ai deviné au premier regard. Elle ressemble tellement à David et à Elen quand ils étaient petits. »


La petite, qui habituellement avait peur des visiteurs, ne semblait pas gênée par la présence de Léo. Elle attrapa l’une de ses mèches de cheveux avec curiosité. Léo laissa échapper un rire brisé.


« Comment s’appelle-t-elle ?

– Estelle.

– Estelle ? » répéta Léo.


Ce nom avait une consonance familière qui le fit frissonner. Elliot le perçut et expliqua :


« Ëten avait hésité à la nommer Esther, en l’honneur de sa grand-mère. Mais il avait peur que ce soit un poids trop lourd à porter, alors il l’a nommée Estelle. Semblable, mais différent. »


Léo porta les mains à sa bouche, la surprise et l’émotion se lisant dans ses traits.


« Estelle… c’est un beau nom. » murmura-t-il. « Ma douce Esther aurait adoré. »



Jol avait écouté l’échange entre Elliot et Léo avec l’impression de ne pas être à sa place.


Que se passait-il ?


Pourquoi la petite-fille de Léo se trouvait-elle dans le domaine de Morthebois, et pourquoi l’homme semblait découvrir son existence ?


Tandis que les deux hommes discutaient à voix basse, Elliot parlant de maladie, de voyage, de secrets, sous le regard de plus en plus surpris et troublé de Léo, elle chercha à s’éclipser pour leur laisser un peu d’intimité.


Mais lorsqu’elle voulut prendre son chat pour partir, ce dernier n’était plus près d’elle.

Elle le chercha du regard, et le trouva finalement aux côtés d’Estelle. Sur le lit d’Elliot, la petite rigolait doucement pour repousser, tandis que le chat se frottait à son visage.



« Nivis ! » siffla Jol, oubliant durant un instant que sa chatte était sourde.


Si ladite Nivis n’offrit aucune réaction, continuant de réclamer de contact de l’enfant, Jol avait néanmoins attiré l’attention des deux adultes de la pièce, qui s’étaient tut et regardaient maintenant la scène avec intérêt.


Jol attrapa son chat, dans le but de la déposer sur ses épaules comme elle le faisait souvent, mais Nivis s’accrocha aux draps pour rester près de l’enfant.


« Hé ! Qu’est-ce que qui te prend ? » s’énerva-t-elle, embarrassée de se donner ainsi en spectacle


Pourquoi Nivis réagissait-elle ainsi ? Les joues roses de honte, elle voulut s’excuser, mais Elliot sourit et posa une main sur son épaule.


« Tu me permets ? » fit-il.


Il s’approcha et s’accroupit devant le lit.


« Nivis. »


Il tendit la main et aussitôt, comme si elle l’avait entendu, le petit chat blanc se désintéressa d’Estelle pour se diriger vers lui. Elliot en profita pour l’attraper, et la fourrer dans les bras de Jol.


« Et voilà. C'est un très beau félin magique que tu as là. Il est en partie Nahr, pas vrai ? »



Lorsque soudain, Elliot et Jol se mirent à parler d'une race de chats sensibles à la magie, les « Nahr », Léo se sentit légèrement dépassé par la tournure de la conversation.


S’asseyant sur le lit, aux côtés de la petite Estelle, il les regarda discuter. Que ce soit l’un ou l’autre, il était évident qu’ils aimaient ces animaux, car la passion et l’affection brillaient dans leurs yeux.


« Alors comme ça tu es populaire même auprès des chats magiques du sud ? » souffla Léo à la petite Estelle.


Cette dernière se cacha derrière sa poupée, ses grands yeux ambrés fixés sur l’homme, et répéta :


« Cha ! »


Léo gloussa, amusé. Il allait ajouter quelque chose lorsqu’il entendit le nom d’Estelle. Il releva la tête pour écouter la discussion.


« Pourquoi Nivis s’accrochait à Estelle ? Hum. Vu que tu es la fille d’Élan, je peux t’en parler sans risque. » murmura Elliot pensivement, avant d’ajouter : « C’est parce qu’elle à du sentir la magie de la petite.

– Elle est magique ? » souffla Jol, surprise. « À cet âge-là ? Ce n’est pas censé de manifester plus tard ?

– Si. » sourit Elliot, « C’est juste quelques poussées un peu aléatoires. Un œil extérieur ne saurait le voir, mais j’ai une bonne connaissance de la magie blanche et j’avais déjà vu ça avant, donc ça m’étonne pas.

– Vous aviez déjà vu ça avant ?

– Oui. Quand David est venu vivre au domaine, il lui arrivait aussi d’avoir ce genre de petites poussées. »



Léo ne s’attendait pas à ce que le nom de David soit associé à la magie. Il se leva aussitôt, surpris et troublé :


« Que… QUOI ? Comment ça ? »


Tous les regards se tournèrent vers lui.


« Mais il n’est pas… ce n’est pas… David, magique ? » balbutia-t-il. « Tu dois te tromper. Si c’était le cas, ça se saurait ? »


Elliot hocha doucement la tête.


« Il était tout petit. Tu sais qu’il a reçu l’encrage des mages ? Ce triangle tatoué qui ne se dévoile que si la personne utilise la magie ? » répondit Elliot avec amertume. « Une de ces trop nombreuses traditions nordantes qui ne mériteraient pas d’exister.

– Oui, il me l’a dit. Il déteste ça. » soupira Léo, avec un regard approbateur face au dégoût d’Elliot.


Ils partageaient la même vision, la même répugnance face à cette pratique honteuse qui impliquait de tatouer de force tous ceux qui avaient enfreint la loi au moins une fois, ainsi que les esclaves et serviteurs selon le bon vouloir de leurs maîtres. L’encre était invisible, ne se dévoilant que s’ils utilisaient la magie.


« Alors vous savez qu’il aurait vite été exécuté si la marque était apparue. » continua Elliot, son regard alternant entre Jol et Léo. « C’est pour cette raison que j’ai… disons que j’ai fait le nécessaire pour que ça n’arrive pas.

– Tu as…

– Juste un sort pour bloquer temporairement sa magie. » se défendit Elliot. « Et ensuite, à force de ne pas entretenir ce don, les petites poussées ont disparu. Sans compter que je lui ai appris avec à se retenir. J’étais assez… intransigeant à ce sujet. »


Les yeux écarquillés, Léo porta les mains à sa bouche. Il murmura :


« Il ne m’a jamais parlé de ça. Je savais qu’il avait la marque, mais…

– Je ne pense pas qu’il s’en souvienne. Il était très jeune, et c’était assez traumatisant. Et dans un royaume qui interdit la magie, ce n’est pas plus mal.

– Il est facile de contourner le système et de pratiquer en secret quand nous ne sommes pas marqués, mais pour ceux qui comme lui sont marqués à vie, il vaut mieux en rester éloigné. » murmura Jol. « Le pauvre. »



Après quelques échanges supplémentaires, Jol se fit congédier. Poliment, Elliot l’invita à les laisser seul, non sans insister sur l’importance de garder pour elle le lien de parenté entre la petite et Léo. Les origines de la petite étaient un secret.


« Je pense que Léo à beaucoup de questions à me poser. » fit-il en se tournant vers ce dernier, les bras croisés dans le dos. « Étant concerné par la situation, et en charge de la petite, je vais me permettre de parler au nom de mon seigneur pour vous éviter le malaise de cette discussion. »


Léo hocha la tête silencieusement. Jol comprit le message et s’éloigna pour quitter la pièce. Et avant qu’elle sorte, Elliot ajouta :


« Pour les latrines, prenez à droite et montez les escaliers. Suivez le couloir et vous finirez par les trouver sur votre gauche. Et pour la nuit, vous avez un pot de chambre propre à disposition sous votre lit.

– Oh. Merci.

– Une servante viendra vous chercher pour le diner. »



Le soir venu, ce fut une table remplie que le seigneur de Morthebois offrit à ses invités. Bien que les petites mains du domaine aient dû faire avec le peu qu’ils avaient, n’ayant initialement pas prévu d’accueillir trois nouvelles bouches ce soir-là, le repas était généreux et appétissant.


Après une semaine de route, Jol était ravie de pouvoir bien manger. Les repas des auberges où ils avaient fait halte sur le chemin n’étaient pas des mets des plus délicats.


Elle se régalait, goûtant à tout avec gourmandise. Mais lorsqu’elle voulut se servir d’une sorte de bouillie, qu’Ëten avait présentée comme l’un des plats préférés d’Öta, Élan, lui attrapa la main et chuchota :


« À ta place, je n’y toucherais pas.

– Pourquoi ?

– Si c’est traditionnel et qu’Öta l’aime, c’est forcément un mélange de boue et de racines. »


Jol plissa le nez de dégoût.


« Vraiment ?

– Les gens d’ici ont de la terre dans la bouche, tous les plats traditionnels de Morthebois sont infects, crois-moi. »


Elle laissa retomber sa main, n’ayant plus vraiment envie de goûter. Il était vrai, en y regardant de plus près, que le gris marronné et la texture épaisse faisaient penser à un chemin de terre parsemé de bouses, qui venait de subir une averse.


L’appétit coupé, elle tourna la tête vers Léo pour l’avertir. Mais ce dernier ne mangeait pas beaucoup, bien plus intéressé par les différents vins que Elliot lui servait. Il échangeait quelques mots avec le père d’Öta, l’air amusé, tandis que ce dernier toussotait régulièrement en se cachant le visage.


Elle sourit, heureuse de constater que la tristesse qui l’habitait plus tôt s’était évaporée. Sa discussion avec Elliot avait dû lui faire du bien !


« C’est chouette que Léo s’entende bien avec le père d’Öta. Je suis sûre qu’ils vont devenir de grands amis. » glissa-t-elle joyeusement à son père, qui haussa un sourcil en réponse.


« Ahaha, oui, des amis. »

Partie 3 - Saison des amours



Cette nuit là, alors qu’elle était couchée depuis quelques heures, Jol entendit un bruit dans sa chambre. Elle rouvrit aussitôt les yeux, alerte. Elle sentit quelque chose bouger dans le noir près de la fenêtre et se redressa, surprise.


« Nivis ? »


Éclairée par la lueur d’une bougie, elle chercha du regard son chat. D’habitude, Nivis dormait toujours près d’elle. Mais là, elle était absente. Elle se leva et marcha sur quelque chose.


« Aïe !? »


Elle ramassa l’objet au sol et découvrit une pomme de pin, qu’elle venait d’écraser. La pauvre n’avait plus fière allure.


« Ah… Nivis a dû la ramener pour jouer. » marmonna-t-elle avant de la jeter par la fenêtre.


La pomme de pin tomba dans les buissons en contrebas. Jol sortit ensuite de sa chambre pour chercher son chat. Elle n’était pas rassurée de la savoir vadrouillant dans le domaine. Jol avait tendance à être un peu surprotectrice avec elle, en outre à cause de sa surdité.


Elle chercha quelques minutes dans les alentours, avant de se diriger vers les cuisines. Nivis était gourmande. Peut-être était-elle en train de vider le garde-manger ? Chez elle, c’était souvent là que Jol la retrouvait, au plus grand déplaisir de sa grand-mère.


Mais si Jol ne trouva pas son chat dans les cuisines, elle y découvrit une scène qui la fit se figer aussitôt. Elle se cacha derrière un mur, le visage rouge de gêne. Léo et Ëten ? Oh.


Elle jeta un dernier coup d'œil, puis les voyant s'embrasser, elle fit aussitôt demi-tour, l’esprit bouillonnant de questions, les joues brûlantes.


Elle lorsqu’elle retrouva sa chambre, son chat l’y attendait. Nivis avait visiblement terminé sa promenade.


« Miaou ?

– La nuit prochaine, je ferme la porte. Et si tu t’enfuis de nouveau, ne compte pas sur moi pour te chercher. » marmonna Jol en s’allongeant, les yeux fixés au plafond.



La mission de Jol et Élan s’était achevée dès qu’ils avaient conduit Léo à Morthebois.


Les jours suivants, ils flânèrent dans le domaine. L’herboriste n’était pas pressé de repartir, bien au contraire. Il n’aspirait qu’à une chose : rester quelque temps encore au domaine afin de savourer pleinement cette parenthèse d’oisiveté.


« Après tout, comment refuser d’être nourri, logé et blanchi ? Profites-en, ma fille. C’est ça, la belle vie. »


Il fallait dire que, hormis les quelques plats traditionnels, on y mangeait bien et il y faisait bon vivre. Élan avait repris sans peines ses marques, récupérant l’atelier abandonné d’Öta pour s’y installer et bricoler.


Jol, quant à elle, se promenait et rêvassait. Elle explorait le village alentour, les bois, le domaine, parfois seule, parfois accompagnée d’Elliot, qui se faisait un plaisir de lui faire visiter les lieux.


Et chaque fois qu’elle croisait le père d’Öta ou Léo, son visage se teintait de rouge.


Elle repensait à la scène qu’elle avait surpris dans les cuisines, et à ce qui avait du suivre. Elle était désormais incapable de les regarder en face.


Heureusement, ils ne lui prêtaient que peu attention.



En se promenant sur les remparts, profitant de la vue superbe qui entourait le domaine, Jol remarqua Léo. Ce dernier semblait en grande discussion avec l’un des gardes, qu’elle avait déjà vu de loin à plusieurs reprises. Aubry, si elle ne se trompait pas. Le capitaine de la garde de Morthebois.


Léo lui posait de nombreuses questions, sa plume dans une main, et un parchemin dans l’autre. Elle ne pouvait entendre leur discussion, mais il ne lui fallut que quelques secondes pour comprendre que le scribe se renseignait sans doute pour son prochain roman.


Quel souci du détail ! Elle songea que ce devait être particulièrement passionnant et instructif d’écrire des romans. Il y avait tant de choses sur lesquelles il devait se renseigner ! C’était un apprentissage de tous les jours.


Elle descendit des remparts, et croisa le seigneur de Morthebois, assis sur un banc aux côtés d’Elliot. Tous deux fixaient l’endroit où Léo et Aubry discutaient. Elle passa devant eux, ses joues chauffant en repensant aux cuisines, et entendit alors Elliot soupirer doucement :


« Il ne va jamais y arriver. Aubry ne comprend jamais les allusions. Il est pire que moi.

– Je crois en lui. » gémit Ëten. « Je vais vider les coffres du domaine à force de perdre mes paris contre toi.

– Cet argent sera bien investi, monseigneur. »



Durant l’après-midi, Elliot avait fait visiter à Jol le petit hameau en contrebas du domaine. Leur promenade s’était achevée alors que le soleil se couchait. Elliot avait alors proposé à la jeune fille de s’arrêter à la taverne du coin avant de rentrer.


« C’est un lieu très convivial. Et leur jus de pomme est excellent. »


Jol l’avait suivi, curieuse. La taverne n’avait effectivement rien à voir avec les établissements sordides de GemmeNoire. Une atmosphère chaleureuse y régnait. Tous semblaient se connaître et conversaient joyeusement.


À peine eurent-ils franchi le seuil qu’une voix les interpella. En se retournant, ils reconnurent le capitaine de la garde, Aubry. Son regard s’éclaira en apercevant le serviteur. Il n’était pas de garde ce soir-là et profitait de quelques heures de répit.


Ils le rejoignirent au comptoir, et aussitôt Elliot et lui entrèrent en grande discussion. Ils semblaient très bien se connaître et s’entendre. Jol se sentit légèrement à l’écart, et, intimidée, elle dégusta son jus de pomme en laissant son esprit vagabonder.


Lorsqu’elle tourna de nouveau la tête vers eux, elle surprit Aubry en train de dire :


« Je te promets que je viendrai te rendre visite à RocheGlacée. J’ai commencé à économiser sur mes soldes pour pouvoir faire le voyage, et j’ai trouvé un marchand qui assure la route entre Morthebois et RocheGlacée deux fois par an. Il me fera un prix et…

– Aubry, tu ne devrais pas… » murmura Elliot. « Garde ton argent pour quelque chose de vraiment utile.

– Venir te voir sera utile. Je ne veux pas que nous perdions le contact. »


Un bref silence s’installa. La main d’Aubry se posa sur celle d’Elliot. Elliot retira la sienne presque aussitôt. Il semblait à la fois embarrassé, et agacé. Il se leva brusquement et souffla.


« Ne fais pas de projets trop vite. On ne sait jamais où l’on sera demain. »


Il attrapa sa cape et quitta la taverne sans se retourner.


Aubry resta un instant immobile, clignant des yeux, puis soupira, la tristesse assombrissant ses traits. Jol le fixa, surprise, avant de se précipiter à la suite d’Elliot.


« Elliot ?

– Oh, Jol. Pardonnez-moi, je n’aurais pas dû partir sans vous.

– Ce n’est pas grave. Tout va bien ?

– Oui, ne vous en faites pas. »


Il lui adressa un sourire mesuré. Son regard, lui, se perdit un instant au-delà des collines.


Il mentait.



Léo cligna des yeux.


Quoi ?


Quand Aubry lui avait proposé de le « rejoindre », il s’était imaginé tout autre chose. Certainement pas ça.


Il baissa les yeux vers le tabar aux couleurs de Morthebois qui lui couvrait désormais le torse et chercha à comprendre à quel moment précis il avait accepté de passer la journée dans la peau d’un garde du domaine.


« C’est un métier formidable. » fit fièrement Aubry. « Et ça fait plaisir de voir qu’il continue d’attirer du monde… même parmi les générations plus anciennes. À cet âge, une reconversion comme celle-là, ce n’est pas courant.

– À cet âge ?! » s’étrangla Léo.


Il resta figé, partagé entre l’indignation et l’incrédulité.


Qu’avait-il bien pu faire pour mériter ça ?



Un bon seigneur savait comment stimuler le moral de ses troupes. Vérifier leurs positions, l’entretien de leur matériel, jauger leur endurance, et diverses choses.


Ëten ne dérogeait pas à la règle.


C’était un excellent seigneur qui inspecta Léo en profondeur.



« Alors ? » fit Élan en s’asseyant à côté de Jol.


Sa fille était assise sur un banc et s’adonnait à l’une de ses activités favorites : observer les gens s’activer au cœur du domaine.


Il y avait Elliot, qui travaillait sans relâche, multipliant les allers-retours toute la journée pour coordonner les serviteurs et s’assurer que tout se déroulait correctement.


Jol avait appris qu’il allait partir étudier à l’autre bout du royaume. Il avait reçu une opportunité qui ne se présentait qu’une seule fois dans une vie. Durant ses derniers jours au domaine, il veillait donc à ce que tout ne s’effondre pas en son absence.


Il y avait aussi Ëten, qui passait plus de temps à râler sur son frère et son fils absent qu’à gouverner. Elle songea que la vie de seigneur ne semblait pas si difficile lorsqu’elle le voyait ainsi.


Et lorsqu’il n’était pas occupé à se plaindre, il était avec Léo. Que ce soit seul, ou avec la petite Estelle qui semblait occuper toute l’attention du scribe.


Léo ne la lâchait que rarement. Il avait abandonné l’aile des invités pour prendre possession de la chambre voisine à celle d’Elliot, et passait tout son temps à gazouiller avec la petite.


Lorsqu’elle lui avait posé des questions à son sujet, ce dernier avait répondu assez vaguement qu’il profitait du peu de temps qu’il leur restait ensemble.


Pourquoi disait-il cela ?

Avait-il prévu de partir ?


Pourtant, il semblait bien à Morthebois. Il avait retrouvé le sourire, même s’il était teinté de tristesse, et semblait fort attaché au seigneur. Pourquoi partir ?


« Alors, la vie dans le domaine d’Öta est très intéressante. C’est vraiment différent de ce que j’imaginais.

– Ah ?

– C’est plus… vivant. Mais je suis triste, Elliot part bientôt et Öta ne sera même pas là pour lui dire au revoir.

– Je suis sûr qu’ils se sont dit au revoir quand Öta est parti la dernière fois. »


Jol opina doucement.



Partie 4 - Le départ d'Elliot et Estelle


La veille du départ d’Elliot fut un jour comme les autres.


Jol, qui avait remarqué à quel point le serviteur était proche du seigneur de Morthebois, s’était attendue à ce qu’Ëten fasse quelque chose pour l’occasion.


Un repas en son honneur ?

Une cérémonie d’adieux ?

Mais non.

Rien de tout cela.


Le soleil s’était couché tôt et la nuit recouvrait le domaine d’un voile sombre lorsqu’Elliot commença à charger ses bagages dans le chariot qui devait l’emporter au loin.


Jol, qui observait la scène depuis la fenêtre, descendit aussitôt pour lui proposer son aide. Elle traversa la cour et le rejoignit. Entre-temps, quelqu’un d’autre avait eu la même idée.


L’homme qu’elle avait vu à la taverne quelques jours plus tôt, le capitaine de la garde, s’était approché.


« Attends, je vais t’aider. C’est lourd.

– C’est bon Aubry, je peux me débrouiller. »


Jol s’arrêta net et se dissimula derrière un pilier. Il y avait dans l’air une tension qui lui fit comprendre qu’il valait mieux les laisser seuls. Mais sa curiosité l’empêcha de repartir. Elle resta là, à écouter.


« Je ne veux pas que l’on se sépare comme ça. » murmura Aubry en se rapprochant de lui. « Je sais que tu ne veux pas que je vienne te voir, mais…

– Aubry. Tu sais très bien que ce n’est pas possible entre nous. J’ai été assez clair sur-

– Oui je sais. Une relation qui n’existe qu’en secret ne peut perdurer. Tu ne cesses de le répéter. » fit Aubry en lui prenant la main. « Mais je ne veux pas y croire. »


Elliot ne se dégagea pas.


Aubry s’approcha encore. Ils étaient si près que leurs souffles se mêlaient. Elliot soupira et ferma les yeux lorsqu’Aubry l’embrassa du bout des lèvres.


Il les rouvrit quelques secondes plus tard, quand Aubry recula. L’un contre l’autre, dans l’ombre de la nuit tombée, ils se regardaient avec peine.


« Aubry. » murmura Elliot. « Je t’en prie. Ne viens pas me voir. Garde ton argent, tu en auras besoin le jour où tu fonderas une famille.

– Quoi ? Encore ça ? » souffla le garde en reculant. « Tu—

– Non. Je veux dire… oh, déesse. »


Il passa une main sur son visage.


« Je m’étais promis de ne pas te le dire, mais… tu ne me trouveras pas à RocheGlacée. Ce n’est pas là que je vais. »


Jol fronça les sourcils, perdue.


Elliot et Aubry s’aimaient ? Quoi ?

Et avait-elle bien comprit ? Elliot n’allait pas à RocheGlacée ?

Mais alors… où ?


Elle n’était pas certaine de ce qu’elle avait entendu. Et tandis qu’elle essayait de mettre un peu d’ordre dans ses pensées, elle entendit quelques éclats de voix, la stupéfaction et colère d’Aubry, puis le silence.


Et Elliot, qui soupira une fois seul.


« Je savais bien que je n’aurais pas du lui dire… »



Après avoir surpris la scène entre Elliot et Aubry, Jol était perdue. Perdue dans ses pensées, reliant les points, et songeant avec peine à quel point leur histoire semblait triste.


Lorsqu’elle rejoignit les autres pour le souper une heure plus tard, jamais la nuit de Morthebois ne lui avait semblé aussi triste, sombre et morose.


Et Elliot faisait le service comme toujours.

Impeccable.

Serviable.


Seul le rouge au coin de ses yeux trahissait les larmes qu’il avait versées.


Ëten le remarqua immédiatement. Un éclair d’inquiétude traversa ses traits doux, mais Elliot le rassura d’un discret hochement de tête.


Alors le seigneur n’ajouta rien.


Jol mangea lentement, silencieusement.


Le repas s’éternisa, Élan discutait avec Ëten autour d’un bon verre d’hydromel, tandis qu’Elliot assurait son dernier service avec professionnalisme. Léo, quant à lui, avait quitté la table pour aller coiffer Estelle près de la cheminée.


L’ambiance était à la fois douce et amère.


Jol se levait pour quitter la table, lorsqu’une personne entra en trombe, poussant la porte en s’écriant :


« Monseigneur, monseigneur ! Le capitaine de la garde… il… il est en train de se battre à la taverne ! Tout le village est en train d’y assister ! »



- Les aventures de J̵o̵l̵ Aubry à Morthebois -

( Bonus de pause entre les chapitres )


C’était un vrai carnage.


Des chopes jonchaient le sol. Deux gardes gisaient près de l’entrée, sonnés. La foule formait un cercle chaotique autour d’Aubry, dont la tunique était abîmée et le visage rougi autant par l’alcool que par la rage.


Sa force n’était plus à démontrer.


Même ivre, il avait mis à terre la plupart des hommes envoyés pour le maîtriser.


Lorsqu’Ëten arriva, escorté de quelques gardes du domaine et de ses invités, un silence pesant s’abattit sur l’assemblée.


« Capitaine Aubry ! Que signifie cela ? » gronda le seigneur.


Aubry se tenait à une poutre pour ne pas vaciller. Ses yeux brillaient d’une lueur sauvage.


« Je… Je… hic… C’est eux qu’ont commencé… hic. Ils m’emprisonneront… pas ! J’ai l’droit d’aimer… qui je veux ! »


Un murmure choqué parcourut la foule. Ëten plissa les yeux. Ce n’était pas le genre d’Aubry d’agir ainsi. Jamais il ne perdait le contrôle. Jamais.


Un garde s’avança, le visage crispé.


« Monseigneur, ce… ce… il a avoué devant toute la salle de la taverne qu’il aimait… qu’il était… un… »


Le garde qui avait commencé à parler grimaça, n’osant pas continuer sa phrase. Aubry attrapa une chope et la lança sur lui, en grondant :


« Que j’aime les hommes, oui ! J’AIME LES HOMMES ! ET J’EN AIME UN DE TOUT MON CŒUR ! Bon sang, qu’est-ce-que ça libère de l’dire ! »


Un silence suivit. Certaines femmes détournèrent le regard. Des hommes murmurèrent, outrés. D’autres restèrent figés.


Ëten, lui, ne disait rien.

Il observait Aubry.

Puis, il soupira :


« Capitaine. Vous êtes ivre. Vous vous déshonorez et mettez en péril l’ordre du village. »


Aubry éclata de rire. Un rire brisé.


« L’ordre ? L’ordre qui me dit d’épouser une femme, de faire des enfants, et de mentir toute ma vie ? »


Sa voix trembla.


« L’ordre qui m’oblige à le regarder partir sans rien dire ? »


À ces mots, le sang quitta le visage d’Elliot. Resté en arrière, dissimulé dans l’ombre de la foule, il fixait la scène.


Et Aubry le vit.

Leurs regards se croisèrent.


« Ramenez le capitaine au domaine, je déciderais ce que je vais faire de lui une fois là-haut. » ordonna finalement Ëten d’une voix froide.


Aubry ne résista pas.

Il ne quitta pas Elliot des yeux.

Pas une seconde.



La cour était baignée par la lumière pâle de l’aube lorsqu’Elliot monta dans le chariot. Le domaine dormait encore, et le silence accompagnait son départ.


Aubry avait passé la nuit au pilori, ses mains liées par des menottes froides. Un déshonneur pour le capitaine de la garde. Une punition humiliante. Mais ce n’était pas ce qui troublait ses pensées.


Il ne voyait qu’Elliot dans le chariot chargé, prêt à partir.


Elliot qui ne lui lançait aucun regard, mais dont les épaules tendues trahissaient les émotions. Aubry ne pouvait rien faire. Chaque seconde qui passait éloignait définitivement Elliot de lui.


Ëten s’approcha de lui, observant le capitaine de sa garde avec gravité.


« Monseigneur, je… pardonnez-moi. » murmura Aubry. « Je n’aurais jamais dû… Je dois vous répugner désormais.

– C’est bon. Ce serait hypocrite de ma part de t’en vouloir, Aubry. »


Aubry leva les yeux vers Ëten. L’homme lui souriait. Et soudain, il murmura dans son oreille :


« C’est ta chance. Vas-y. »


Les menottes furent ouvertes. Aubry sentit la liberté revenir dans ses poignets et se redressa, le cœur battant à tout rompre.


« Qu’est-ce que…

– Allez. Il est en train de partir, là. »


Sans réfléchir davantage, Aubry se mit à courir. Ses bottes martelaient la cour, les pierres résonnant sous ses pas. Le chariot avait déjà commencé à avancer.

Elliot, absorbé par l’horizon, les yeux brillants de ses larmes contenues, ne remarqua rien… jusqu’au moment où Aubry sauta sur le marchepied, s’agrippa au bois et se hissa à côté de lui.


Elliot cligna des yeux, surpris. Puis un souffle tremblant lui échappa :


« Que… ? Aubry ?

– Je viens avec toi. »


Les yeux d’Elliot s’écarquillèrent, tandis qu’il portait les mains à sa bouche. Il n’osait y croire.


« Peu importe ce qui nous attend. » fit Aubry, le regard brillant. « Je ne peux pas te laisser partir seul.

– Mais tu…

– Ma patrie, mon poste, ma vie n’ont aucun intérêt sans toi. Et s’il faut que je crie mon amour pour toi à tous ceux que nous rencontrerons pour que tu acceptes de me redonner une chance, je le ferais. J’aurais dû le faire il y a longtemps déjà. Je suis désolé de t’avoir fait attendre. »


Des larmes coulaient des yeux d’Elliot. Un torrent s’échappant de deux perles bleues. Elliot ouvrit la bouche, la referma, puis posa le front contre celui d’Aubry et ferma les yeux.


« Moi aussi je t’aime. »



Le chariot avançait entre les arbres sur le chemin terreux qui menait au port de Varech. À un moment, un rebond fit vaciller Elliot. Sans réfléchir, Aubry le rattrapa instinctivement, l’attirant contre lui.


Ils échangèrent un regard et un rire léger échappa à Aubry.


La fatigue de la nuit au pilori, les muscles endoloris, le poids de l’humiliation… tout cela sembla s’évaporer quand Elliot se retrouva dans ses bras. Le monde autour d’eux n’existait plus.


Mais soudain, une petite voix hésitante s’éleva depuis sous la couverture, à côté d’eux :


« Eli, Eli… zai faim. »


Elliot se détacha à contrecœur d’Aubry et souleva le drap, dévoilant une petite bouille ronde qui le fixait de ses grands yeux. La petite Estelle se recroquevilla légèrement en voyant l’ancien capitaine de la garde, méfiante, mais curieuse.


« Alors… ce que tu me disais hier est vrai. » murmura Aubry, presque pour lui-même. « Tu vas vraiment l’escorter jusqu’au… jusque…

– Jusqu’au Sud, oui. » répondit Elliot simplement.


Aubry passa une main dans ses cheveux. Bon sang. Le Sud. Les ennemis du Nord.


Comme tout nordan, il les haïssait, les méprisait… Et pourtant il avait choisi de suivre Elliot.


Hier, cette idée l’aurait fait bouillonner. Aujourd’hui, il se sentait juste… perdu.


« Tu verras, là-bas, il fait bon vivre. »


Elliot attrapa un biscuit et le glissa doucement vers la petite.


« Et les gens comme nous sont libres d’aimer qui ils veulent.

– Mais…

– Tu sais que je suis d’origine sudante. Je sais de quoi je parle. »


Aubry resta silencieux. Il hocha doucement la tête. Il se souvenait encore de sa colère quand Elliot lui avait annoncé ses origines. C’était il y a des années. Ils avaient rompu et ne s’étaient pas parlé pendant des mois.


Il avait fallu beaucoup de temps à Aubry pour accepter la situation, Elliot ayant dû temporiser en affirmant son allégeance au Nord.


Aubry soupira. Il savait que cette vieille histoire était l’une des raisons qui avaient poussé Elliot à lui cacher sa destination. Comment aurait-il pu en faire autrement ?


« Et tu penses que cette petite… vraiment… elle va se plaire là-bas ? Et si la famille… tu sais… ne s’avérait pas… » demanda-t-il, cherchant à détourner la conversation.


Elliot sourit, confiant.


« Ne t’en fais pas. C’est une très bonne famille. Je la connais très bien.

– Ah ? Comment peux-tu en être sûr ? »


Un sourire tendre étira les lèvres d’Elliot.


« Parce que sa future mère est ma sœur. »


Aubry s’immobilisa, le souffle coupé.

Oh.


Alors… Elliot allait retrouver sa famille. Il ouvrit la bouche, mais une voix l’interrompit :


« Estelle est gagnante dans cette histoire. En plus d’avoir une chouette famille, elle aura deux super tontons pour prendre soin d’elle. »


Léo, assis à l’avant du chariot, le bras posé sur le rebord, leur adressa un clin d’œil.


« Léo… tu… ? » balbutia Aubry, qui ne l’avait pas remarqué avant. « Mais…

– Non, je ne viens pas dans le Sud. Je fais juste la route jusqu'au port de Varech avec vous. Ce serait dommage de se priver d’un tel paysage ? »



Jol, qui avait assisté au départ d’Elliot et d’Aubry de loin, fut euphorique toute la journée suivante.


Touchée par la scène qu’elle avait vue, elle ne cessait de soupirer, songeant à quel point c’était romantique.


« On dirait la scène dans “ Le renard et la Lune ”, quand le renard décide de tout quitter pour vivre avec sa lune bien aimée. Aaaah. Pourquoi Léo est parti ? J’aurais voulu en parler avec lui !

– Il reviendra vite, tu sais. » soupira Élan. « Il fait juste un bout de chemin avec Elliot pour s’assurer que tout se passe bien.

– Mais quand il reviendra, ce sera pas pareil ! C’est maintenant que je veux en parler !

– Ça tombe bien, j’ai lu ce roman avec ta mère. On peut en parler tous les deux si tu veux. »


Jol eut un mouvement de recul. Le nez plissé, elle dévisagea son père, avant de frissonner.


« Brrr, non merci. Ça ira, finalement. »


Élan soupira, levant les yeux au ciel.


« Ah, les enfants. »





Merci beaucoup de m'avoir accompagnée dans cette aventure ! C'était vraiment génial ! Je pensais pas que le chapitre bonus prendrait cette ampleur.


J'avais l'espoir d'aborder le départ de Elliot durant ce court passage, mais pas d'autant le développer, et c'est vraiment votre enthousiasme qui m'a autant motivé à l'écrire.


PS : Oui la madame sur l'image est la sœur d'Elliot ! Vous avez le droit de proposer un nom pour peut-être laisser votre trace dans l'histoire hihi.




 
 
 

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