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68 - Le sanctuaire de la Déesse

  • 27 août 2024
  • 55 min de lecture

Dernière mise à jour : 27 avr.

Le regard de David se posa sur le grand bâtiment qui se dressait devant eux. Ils étaient de retour au temple de Mirthalen, où Abelan les attendait.


David sentit un léger frisson lui parcourir le dos, tandis que Carnyx le dépassait pour rejoindre l’immense porte.


Tout comme la veille, cette dernière s’ouvrit dans un bruit long et sourd, laissant apparaître le visage d’Arian, la Grande Prêtresse qui assistait la gardesprit et dirigeait le temple à ses côtés.


└ Parfait. ┐ fit-elle en hochant la tête, satisfaite. └ Vous êtes attendus. Entrez. ┐


David se sentait tout petit en sa présence. La nuit de sommeil qui espaçait leurs deux rencontres n’avait pas eu raison de sa prestance et de son aura imposante.


Mais à peine furent-ils entrés qu’ils prirent un couloir différent. David n’eut pas le temps de se poser la moindre question à ce sujet, car Arian expliqua :


└ Nous faisons un léger détour, car les apprenties nettoient le temple. Il serait malvenu de déranger celles qui nettoient le sol. ┐


Effectivement, ils croisèrent à plusieurs reprises des apprenties, qui s’activaient tranquillement, comme si nettoyer les lieux était une danse joyeuse.


David les aurait aidées avec plaisir s’il en avait eu la possibilité. Nettoyer et ranger, dans de bonnes conditions, c’était quelque chose qu’il aimait énormément.


Ils marchèrent lentement dans les couloirs, David profitant de ce nouvel itinéraire pour admirer les parties du sanctuaire de Bruyère qu’il n’avait pas encore vues.


C’était un lieu vraiment magnifique, hors du temps, dont l’aura mystique était adoucie par la clarté de la lumière qui émanait de chaque jardin fleuri.


Il y en avait tant qu’il était difficile de les compter.


Cela rappelait à David le printemps, la lueur douce du soleil qui filtrait entre les rideaux du domaine, tandis qu’un petit vent frais apportait les odeurs du renouveau.


Il vit au loin quelques apprenties, qui étendaient du linge dans l’un des jardins, et fut persuadé durant un instant de voir la silhouette de Pandoran qui participait avec ses pairs, en partie cachée par les grands pans de tissus.


Il songea qu’il était bien content de ne plus avoir à la côtoyer, tout en étant curieux de savoir si elle se plairait ici.


Et il était toujours plongé dans ses pensées quand ils arrivèrent à destination.



Abelan était assise au même endroit que la veille, sur un muret, adossée à un pilier, qui donnait vers l’un des jardins intérieurs.


Il aurait été aisé de croire qu’elle n’en avait pas bougé depuis leur dernière visite, si sa tenue et ses cheveux n’étaient pas apprêtés différents.


Visiblement, elle était d’humeur un brin coquette aujourd’hui, et avait pris le temps de se pomponner un peu.


Rien d’extravagant, car son corps fatigué l’empêchait de faire certains gestes simples du quotidien, mais le changement était suffisamment notable pour que Carnyx s’exclame :


└ Abelan, tu es tout en beauté aujourd’hui ! ┐


Il s’avança vers elle, dépassant David et Arian, et prit doucement la main de la gardesprit pour déposer un léger baiser au bout de ses doigts.


└ Vil flatteur. Arian m’a aidé. ┐ fit-elle. └ Elle m’est d’un grand secours. Sans elle je ne suis même plus capable de me brosser les cheveux. Ce ne serait alors plus qu’un vieux tas de nœuds.

– Tu pourrais les tresser. ┐ répondit Carnyx, avant d’ajouter plus bas, d’un air malicieux. └ Ou alors, je peux t’enseigner un sort noir pour les garder toujours démêlés. Comment crois-tu qu’Adrepo entretient les siens ?

– La magie d’Âme n’est pas pratiquée ici, tu le sais. Je ne fais d’infidélités à ma Dame, sa magie me suffit amplement.

– Bien sûr. Mais tes ouailles ne sont pas obligées de le savoir. ┐


Abelan leva les yeux au ciel, comme si elle avait déjà eu cette discussion de nombreuses fois avec Carnyx.


└ De toute façon, je doute de l’efficacité de ton sort, lorsque je vois l’état de tes cheveux.

– Hé !

– Promouvoir un sort qui démêle les cheveux, tout en ayant les siens volontairement emmêlés est assez ridicule lorsqu’on y pense. ┐ commenta David.


Carnyx ouvrit la bouche, outré.


└ David ! Traître ! ┐



Après quelques petits échanges dans la bonne humeur, Abelan tendit les mains vers Carnyx, pour qu’il puisse l’aider à se lever.


Aussitôt, le guerrier s’exécuta, la soutenant avec beaucoup de douceur. Il faisait attention à chaque petit geste lorsqu’il la touchait, faisant preuve d’une délicatesse remarquable.


└ Bien. ┐ fit-elle une fois debout. └ Merci, Arian. ┐


La grande prêtresse venait de tendre son bâton à la gardesprit, qui le prit avec reconnaissance.


C’était une belle œuvre ornementé, qui avait autant l’allure d’un bâton de marche que d’un objet rituel.


Se tenant à lui pour avancer, ce qu’elle faisait difficilement, Abelan fit alors quelques pas invitant David et Carnyx à la suivre tandis qu’Arian s’éloignait sans un mot. La grande prêtresse avait visiblement terminé sa tâche.


└ Tu n’as pas froid, ainsi pieds nus sur la pierre ? ┐ fit Carnyx en lui emboîtant le pas. └ A ta place, je ne pourrais pas.

– L’écorce a recouvert mes pieds, j’ai du mal à me chausser.

– Ah, c’est ballot ça. Mais tu sais, je connais un sort noir très utile contre la corne sous les pieds... ┐


David songea qu’Abelan allait finir par avoir mal aux yeux à force de les lever au ciel à chaque intervention de Carnyx.



Tandis qu’il se fit de nouveau guider dans le temple, découvrant un couloir qu’il n’avait pas encore arpenté, David laissa son regard vagabonder.


Il avait remarqué la présence de fleurs blanches dans certains jardins, la même que portait Abelan en boucle d’oreille, et qui lui rappelait celle qui ne quittait jamais la corne de Rhaen.


Curieux, il demanda à Carnyx :


└ Ça fait un moment que je me pose la question, c’est quoi ces fleurs blanches qu’on voit partout dans le temple ? ┐


Abelan, qui avait entendu la question, s’arrêta. Elle répondit à la place de Carnyx :


└ Ce sont des fleurs de Rhä. On dit qu’elles ne poussent qu’aux endroits bénis par les dames. Elles sont sacrées, et symboliquement liées à la fertilité.

– En fait, ce sont des plantes parasites qui se nourrissent de magie blanche. ┐ ajouta Carnyx. └ Elles ne sont pas néfastes, juste un peu envahissantes. ┐


Abelan haussa les sourcil, désapprobatrice. Carnyx haussa les épaules en réponse.


└ Quoi ? Ce n’est pas parce que c’est moins poétique que c’est moins vrai. ┐ se défendit-il. └ Et elles sont consommables. La magie concentrée en elle est d’ailleurs excellente pour le moral, plus efficace que les champignons.

– Carnyx. On ne « consomme » pas les fleurs de Rhä, elles sont sacrées. ┐


Abelan avait prononcé ces mots d’un air consterné. Comme si la simple idée d’utiliser les fleurs pour des actes aussi frivoles était une aberration.


└ D’accord. Je préviendrais Hedera qu’elle a plus le droit de me faire de l’herbe à pipe avec. C’est dommage, elle était foutrement bonne.

– Que… ta Dame te fabrique de l’herbe pour ta pipe à partir de plantes sacrées ?

– Oui, elle entretient un petit jardin spécialement pour ma consommation. ┐


Abelan renifla.


└ Ma Dame n’a pas besoin de me fabriquer de l’herbe sacrée à fumer pour me combler de bonheur.

– T’es jalouse.

– Pas du tout. ┐



L’endroit où Abelan les guida se trouvait au centre du temple, là où il n’y avait pas d’apprenties qui s’activaient dans les jardins, pas de chants ni de rires joyeux qui résonnaient dans les murs, juste une paix silencieuse et le bruit de leurs pas.


Abelan s’arrêta un instant à l’entrée du couloir suivant et murmura :


└ A partir d’ici, soyez respectueux.

– Je sais me tenir quand c’est nécessaire. ┐ lui répondit le guerrier avec un sourire doux.


Abelan ne semblait pas tout à fait convaincue.


David se demandait ce qu’il y avait dans ce passage pour qu’il soit considéré différemment du reste du temple, et il eut très vite sa réponse.


Le long des murs, des dizaines, non des centaines de petits masques étaient accrochés le long des murs d'un couloir sombre. Leur présence donnait un aspect légèrement étrange au lieu.


Ils n'étaient que trois personnes dans ce passage, et pourtant David avait l’impression d’être noyé dans une foule qui le regardait.


└ Ce sont des…

– Ce sont des reproductions réduites des visages de tous les gardesprits qui ont servi notre Dame, ainsi que de leurs plus fidèles apprentis. Nous leur rendons hommage de cette façon.

– Ouah. Je ne pensais pas que vous aviez été si… nombreux. ┐ murmura David, impressionné.


Abelan lui sourit en réponse. Carnyx, quant à lui, les dépassa et se dirigea vers l’un des masques au bout du couloir. Il se pencha et dit :


└ Celui la, c’est Mirthë. La première gardesprit de Bruyère et fondatrice du village. C’est d’elle qu’il tire son nom.

– Tout à fait. ┐approuva Abelan.


Tandis qu’ils traversaient le couloir d’un pas lent, David les écouta lui raconter quelques anecdotes autour de la fondation des lieux, fasciné.


Il se rendait compte de la chance qu’il avait de pouvoir pénétrer aussi profondément dans le temple, dans un endroit aussi important et intime pour ses habitants.


Aussi vite qu’ils étaient entrés, ils arrivèrent au bout du chemin, et sans comprendre comment, David se trouva dans une forêt.


Quelques secondes avant, ils marchaient sur un sol de pierre, et désormais, l’herbe et la terre fraîche était foulée par leurs chaussures.


└ Qu’est-ce que ?

– Le temple fait le tour complet du bois de la Dame, il agit comme les remparts d’une cité, mais pas pour le remplacer, seulement pour le préserver. ┐ souffla Carnyx dans le creux de son oreille. └ Nous sommes désormais dans le véritable sanctuaire de Mirthalen, les bois qui ont vu Bryone et Pin s’affronter autrefois. ┐


David frissonna.


└ Ce lieu sert de repos à de nombreux Anciens, et c’est ici que je m’endormirais à mon tour. ┐ fit Abelan en traversant les bois.


Elle semblait bien plus à l’aise ici qu’entre les murs de pierre.


└ Venez, ma Dame vous attend. ┐



David s’était attendu à tout, sauf à cela. La forêt n’était pas la seule chose immense en ces lieux.


La Dame l’était bien davantage.


Sa silhouette dépassait la cime des arbres, belle et écrasante. Ce n’était pas une statue dressée au cœur d’une clairière comme il l’avait imaginé, mais plutôt une montagne visible depuis chaque recoin de la forêt.


Lorsqu’ils furent assez proches pour la voir entière, David eut l’impression que le monde se figeait, que le temps n'existait plus. Son souffle se coupa. Ses pensées s’évanouirent.


Son corps se mélangeait avec la pierre, fondu dans d’immenses rochers. Elle reposait là, allongée, endormie.


Sa beauté dépassait tout ce que les mots pouvaient contenir.


La Dame de Mirthalen.

Bruyère.


Un mouvement sur sa droite le ramena à lui. Carnyx fixait la déesse, murmurant des paroles qui ressemblaient à des prières.


David tenta de reprendre ses esprits, mais les émotions l’assaillirent.


Ils se tenaient face à une déesse.


Il avait déjà rencontré une Dame auparavant, mais Hedera n’avait rien de comparable à cette montagne divine.


Mystérieuse, inquiétante, empreinte de magie, Hedera était fascinante, mais demeurait pourtant une femme bien vivante. Et il avait eu le temps de s’habituer à son existence avant de réellement saisir sa véritable nature.


Bruyère, elle, était différente. Sa prison de pierre était une présence écrasante. Elle était là, et en même temps partout autour d’eux.


Comme si sa magie elle-même parcourait les bois.


└ David, je te présente Ericae, la Dame Bruyère, déesse de Mirthalen et des pins. ┐ fit Abelan en leur faisant signe de la suivre, tandis qu’elle s’engageait sur un escalier taillé dans la pierre, menant vers la Dame.


Une petite porte dans la pierre se trouvait au bout.


└ Elle se réjouit de votre visite et vous adresse ses salutations les plus sincères. ┐


David hocha la tête, tremblant d’émotion. Carnyx lui prit la main. Le contact le rassura aussitôt, et il sentit la tension quitter ses épaules. Avait-il usé de magie pour l’apaiser ?


└ Tu…

– Je vous avais dit que je vous présenterais une personne. ┐ reprit Abelan en se retournant vers eux, coupant David. └ Elle nous attend en haut. ┐


La proximité de la Dame semblait la transformer. Jamais elle n’avait paru aussi vive, aussi pleine d’énergie. Même son bâton semblait inutile pour grimper les marches pourtant nombreuses devant eux.


└ Je m’en souviens. ┐ confirma Carnyx. └ Tu ne cesses d’attiser ma curiosité à ce sujet.

– Je sais. ┐ fredonna Abelan.



La porte dissimulée dans la roche s’ouvrait sur une salle immense. Un sanctuaire caché. David ne put s’empêcher d’entendre, dans un coin de son esprit, la voix traînante de Mylen commenter :


« Un sanctuaire dans un sanctuaire dans un sanctuaire. Que c’est original. »


L’espace était vaste, et très ancien. Des bougies diffusaient une lumière chaude et douce, mêlée à l’éclat solaire de la pierre qui formait les parois.


Chaque mur était recouvert de fresques détaillées, dont les scènes semblaient raconter des récits et des légendes du passé.


Au fond de la salle se dressait une statue. Il était impossible de ne pas la reconnaître.


C’était Bruyère.


La même femme que celle allongée sur la montagne. Mais ici, des détails comme sa posture différaient. Assise sur un rocher, les yeux clos, elle tenait un masque serré contre son ventre.


Laquelle des deux statues était la véritable Bruyère ? Celle à l’extérieur, ou celle-ci ?


Ou peut-être que les deux étaient elle.


Liées par la pierre.

Liées par la magie.


└ Elle est magnifique. ┐ murmura David.


À ses côtés, Carnyx s’inclina, le regard empreint d’une profonde dévotion. David l’imita aussitôt, baissant la tête avec respect.


Abelan quant à elle esquissa un sourire avant de lever les yeux vers le visage de pierre.


└ Voilà quelques années qu’un voyageur n’avait pas rendu visite à notre déesse. C’est un privilège, montre-t’en digne.

– Merci. ┐ fit humblement David, sans oser relever les yeux.


Le sourire d’Abelan s’élargit légèrement. Elle inspira, puis leur fit signe de se redresser. Mais à peine eut-elle esquissé ce geste qu’un léger vacillement la trahit.


Carnyx se précipita aussitôt vers elle, la rattrapant par la taille.


Il l’aida à se stabiliser sans la lâcher, sa main restant posée sur sa hanche, le regard empli d’inquiétude.


└ Abelan, tu n’aurais jamais dû grimper toutes ces marches. ┐


Abelan le fit taire en posant son doigt au bout de ses lèvres, puis murmura :


└ Si je vous ai fait venir ici, ce n’est pas que pour vous présenter ma Dame. Tu voulais savoir pourquoi j’ai fait le choix de refuser de partir tant que j’étais capable de bouger ?

– Abelan ?

– C’est parce qu’il y a un être que je refuse d’abandonner. Il a encore besoin de moi. ┐


En prononçant ces mots, elle effleura son ventre. David fronça les sourcils. Était-elle enceinte ?


Carnyx sembla tout aussi surpris que lui, si ce n’est plus. Ses yeux s’écarquillèrent, devenant deux immenses billes, tandis qu’il reculait en balbutiant :


└ Abelan, tu as… Vous avez…

– Oui. C’est un secret que nous gardons bien protégé, mais voilà de cela des années, j’ai réussi à donner un enfant à ma Dame. ┐


Elle s’éloigna de quelques pas, faisant le tour de la statue, et fit signe à quelqu’un de s’approcher.


└ Et mon seul souhait désormais. ┐ continua-t-elle. └ Est de m’endormir après l’avoir vu s’élever. ┐


Depuis le début, une silhouette se cachait derrière elle, comme attendant son heure.


Elle s’avança.


C’était une jeune femme. Sa peau sombre et ses yeux verts contrastaient avec la clarté de ses cheveux.


Abelan posa sur elle un regard empli de tendresse.


└ Je vous présente Danü, ma fille. ┐



David sentit son souffle se couper, tandis qu’il dévisageait la jeune femme qu’Abelan venait de présenter comme son enfant.


Un être au regard intense, presque irréel. À la fois aussi sage et innocent que le monde.


C’était donc ça, une Enfant des Dames ?


L’enfant d’une déesse, portée par son gardesprit ? La même race qu’Adrepo, Cissus et Nenia ? Cette même race dont David pourrait descendre, si Carnyx avait raison ?


David ne put s’empêcher de la dévisager, curieux et impressionné. Sentant son regard, elle tourna la tête vers lui et lui fit un sourire doux.


Aussitôt, David lui rendit maladroitement, et sentit ses joues chauffer.


└ Je vous présente Danü. ┐ répéta Abelan. └ Mais vous la connaissez aussi sous le nom de…

– Bryone. ┐ termina Carnyx.


Il mit aussitôt un genou à terre.



Carnyx posa aussitôt un genou à terre, l’adoration et le respect brûlant dans son regard tandis qu’il murmurait :


└ Alors… vous avez réussi. Vous vous êtes libéré de votre prison de grès.

– Relevez-vous, s’il vous plaît. ┐


La voix de Danü était d’une douceur incroyable. Comme un cours d’eau, une rivière qui clapotait paisiblement au cœur de la forêt.


Ses yeux brillaient tandis qu’elle détaillait tour à tour Carnyx et David, un mélange de prudence et d’excitation dans le regard.


Elle ne paraissait pas savoir quelle posture tenir en leur présence, tout en était ravie de celle-ci. Abelan posa une main sur son épaule, et Danü se réfugia aussitôt derrière elle.


└ Danü n’est pas ce que tu penses, Carnyx. Pas tout à fait. Elle n’est pas la Bryone que tu as connue. ┐


Carnyx se releva lentement, gardant pourtant la tête légèrement inclinée, comme s’il n’osait pas se redresser complètement. C’était étrange de le voir ainsi, la vénération brûlant dans ses yeux.


À cet instant, il semblait prêt à exécuter le moindre ordre de la jeune femme. David n’avait aucun doute que si elle lui avait demandé de sauter du haut de la montagne, Carnyx l’aurait fait sans la moindre hésitation.


└ Bryone s’est fondue entièrement dans la Dame pour pouvoir renaître, ce fut très long, de nombreux siècles à ne faire plus qu’un. ┐ continua Abelan en caressant la tête de sa fille. └ Et c’est ainsi qu’en lâchant totalement prise, son essence a pu devenir la semence de Bruyère. Danü est l’incarnation de cette essence apaisée, libérée de la faim, un nouvel être qui compte bien faire table rase de son passé pour se construire un avenir lumineux.

– Une renaissance. Comme une âme venue de la lune, elle n’est plus son passé, mais ce dernier a aidé à la façonner. ┐ répondit Carnyx, fasciné.


Il tourna la tête vers la statue de la déesse, et murmura :


└ Un enfant possédant les souvenirs et la légitimité naturelle de l’esprit de ces terres, mêlés à la sagesse millénaire de votre déesse… C’est magnifique. ┐


David, lui, était complètement perdu. Tout ça le dépassait de très loin. Il avait l’impression d’entendre deux personnes discuter en énigmes.


Il lança un regard perplexe à Danü, qui lui sourit en haussant les épaules.


└ Oui. Ça ne m’étonne pas que tu comprennes aussi vite, ┐ approuva Abelan. └ Le contraire m’aurait déçue venant du gardesprit d’Yphen. Après tout, ce n’est pas la première fois dans l’histoire que deux esprits s’enlacent.

– Hedera va adorer ça. ┐



Tandis qu’Abelan et Carnyx échangeaient quelques mots, parlant encore et toujours de leurs plans et d’une possible alliance, Danü se faufila auprès de David.


Elle lui attrapa la main sans prévenir et le tira derrière elle.


└… hein ? ┐


David la suivit, surpris, non sans jeter un regard en arrière pour vérifier qu’il en avait l'autorisation.


└ Avec Danü, ça change totalement la donne. Je n’ai aucun doute que vous pourrez obtenir sans soucis le soutien indéfectible d’Yphen. ┐ termina Carnyx, qui tourna ensuite la tête vers eux, haussant un sourcil amusé.


Abelan quant à elle hocha doucement la tête, comme pour l’encourager. Rassuré, il se laissa entraîner.


Ils passèrent sous un rideau aux teintes chaudes, qui dissimulait un passage dans la pierre. De l’autre côté, l’atmosphère changeait complètement.


Ils se trouvaient dans une pièce cachée. Un mélange de salon et de chambre. Des coussins étaient disposés à même le sol, des tissages colorés recouvraient les murs, et une lumière douce filtrait depuis une ouverture invisible.


Il y avait des pots de peinture dans un coin, un métier à tisser immense dans un autre, et des livres répandus un peu partout, y compris sur le lit qui à cet instant ressemblait plus à un bureau qu’un couchage.


Danü lâcha sa main et recula de deux pas, un sourire timide sur le visage.


└ Merci d’être venu. Quand je t’ai vu dans les yeux d’Arian et d’Abelan, je n’en revenais pas. C’est la première fois que je rencontre un autre Enfant ! Enfin… je suis particulière, parce que je suis surtout un esprit, mais peu importe. Si notre essence est différente, notre sève elle est la même, pas vrai ? C’est si excitant ! ┐


Elle s’était mise à tourner autour de lui en parlant, sans reprendre son souffle. Ses doigts effleuraient tout ce qu’elle pouvait atteindre : ses vêtements, ses cheveux, ses bras…


Elle observait chaque détail avec une fascination naïve et terriblement désarmante.


└ On m’avait dit que les enfants ont tous les cheveux argentés, mais les tiens sont bruns ? Et pourquoi tu ne sens pas comme un esprit de matière ? Tu as une drôle d’odeur, ça me dit quelque chose, définitivement esprit, mais je n’arrive pas à la reconnaître. Et je sens la magie des dames en toi, même si elle est un peu différente de celle de mes sœurs. Ah non attends, euh... mes tantes, c'est ça le mot ! ┐


David resta figé quelques secondes, pris de court.


Il n’avait plus du tout l’impression de faire face à un être ancien, né d’une déesse et d’un esprit millénaire, mais juste à une enfant.


Une enfant qui découvrait le monde et était ravie d’avoir un nouvel ami à son image.


Et il ne voulait surtout pas penser au fait que dans son babillage, elle venait en un instant de confirmer toutes les théories de Carnyx. Il sentait la magie des dames ? Quoi ?


└ C’est courant de tripoter les gens, chez vous ? ┐ finit-il par dire, légèrement mal à l’aise, tandis qu’elle examinait ses mains.


Aussitôt, elle les lâcha, comme brûlée.


└ Oh… pardon. ┐ bredouilla-t-elle. └ Je suis désolée. Tu es tellement… bizarre. Mais pas en mal. Tu sens la surface, non ? Je me souviens m’être souvent raconté mes souvenirs de la surface. Tu sais, j’étais… euh, Bruyère était une déesse de la surface avant de fusionner avec moi. Mais moi je n’avais jamais vu la surface avant d’être scellée, je l’ai découverte parce que j’y étais déjà allée… euh Bruyère, je veux dire. Zut, elle va encore me gronder si je continue de nous confondre. Peu importe. Je me demande à quoi ressemble la surface aujourd’hui. J’aimerais tellement voyager ! Mais je suis un peu jeune pour ça et j’ai des obligations. Et puis, je ne peux pas quitter la grotte, sinon Pin me repérerait. Je n’ai pas envie de le rencontrer, lui. Dans mes souvenirs il n’était pas très gentil même s’il sentait très bon et que ses lèvres étaient très douces. ┐


L’air ahuri de David sembla faire revenir Danü à elle, qui porta les mains à sa bouche, embarrassée.


└ Zut ! Désolé, Abelan dit souvent que je parle en charabia. ┐



David inspira profondément. Si elle l’avait fait venir pour discuter, alors autant en profiter pour obtenir des informations, non ? Ce n’était pas tous les jours qu’une occasion pareille se présentait.


└ Alors, c’est toi qui m’as fait venir ici ? ┐ demanda-t-il en parcourant la pièce du regard, faussement pensif.


Le visage de Danü s’éclaira aussitôt. Sa personnalité lui rappelait trait pour trait celle de Rhaen. Un petit machin un peu trop cultivé, qui ne savait pas s’arrêter de parler, même si ce qu’elle disait n’avait pas beaucoup de sens pour son interlocuteur.


David comprit alors que si elle avait paru aussi calme et sage quelques minutes avant, c’était simplement dû à Abelan.


Elle semblait tout faire pour se tenir parfaitement en présence de la gardesprit, mais dès qu’elle n’était plus sous son regard, sa joie enfantine revenait.


Peut-être était-elle une déesse, un esprit, ou quelque chose de supérieur comme semblait le croire Abelan, mais elle était avant tout une jeune fille curieuse et un peu maladroite.


└ Oui, c’était moi. ┐ répondit joyeusement Danü en s’asseyant sur son lit, poussant les piles de livre pour obtenir un peu d’espace.


Elle se pencha en avant et continua :


└ Quand je t’ai vu dans les yeux de ma Grande Prêtresse, je ne savais pas trop si tu étais un Enfant, mais comme tu étais avec Carnyx je me suis dit que c’était probable. Hedera a beaucoup d’Enfants, non ? Tu es le frère d’Adrepo ?

– Quoi ? Non. Je ne suis pas le fils de Hedera. ┐ rit David.


L’idée même qu’elle ait pu penser qu’il faisait partie de la famille d’Adrepo le fit glousser.


└ Ah bon ? Alors pourquoi tu sens comme ça ?

– Je sens comment ?

– Je ne sais pas… un peu comme… ┐


Elle semblait réfléchir, puis soudain, son regard se posa au-dessus des yeux de David et elle s’exclama en pointant du doigt la lune peinte sur son front :


└ Comme un esprit d’Âme ! C’est ça, tu empestes la lune et la nuit, beurk. Je savais bien qu’il y avait une odeur bizarre. ┐


David se figea.



Il sentait la lune et la nuit ?

Comme un esprit d’Âme ?

Comment était-ce possible ?


...Avait-elle senti Lucus ou le feu-follet ?


Il était encore en contact avec eux récemment. Et s’ils étaient scellés jusqu’il y a peu, ce n’était sans doute pas parce qu’ils étaient amis avec les autres esprits de ces terres. Au contraire.


Il sentit une goutte de sueur couler le long de son dos, se demandant combien de temps il faudrait à cette jeune fille au regard perçant pour comprendre ce qu’il avait fait.


Mais elle semblait étrangement bien loin de tout ça. Elle attrapa un gâteau sous son oreiller et l’enfourna d’un coup dans sa bouche avant de se retourner vers lui.


└ Hum. C’est parce que tu viens de la surface ? Je ne connais pas vraiment la lune, mais j’ai les souvenirs de Bruyère à ce sujet. À ce qu’il paraît, elle brille fort dans ce que vous appelez le « ciel ». ┐ fit-elle, la bouche pleine. └ Elle ne l’aimait pas trop, mais est-ce étonnant venant d’une déesse du Soleil ? D’ailleurs, le soleil lui manque terriblement. Le Creux est chouette, mais sans ciel c’est un peu étroit. Elle se plaint souvent d’avoir mal au dos à cause du plafond.

– Tu…

– Oui je sais, c’est un peu compliqué. J’ai ses souvenirs, mais ce ne sont pas les miens. Enfin si, un peu, parce que je suis elle d’une certaine façon. Mais je ne le suis plus. Tu me suis ? ┐


David cligna des yeux.


└ Euh ?

– Bon. Alors, tu es quoi ? Tu es qui ? D’où viens-tu ? Et pourquoi tu sens comme ça ? Âme et ses esprits sont insupportables, mais toi tu as l’air gentil.

– Je n’en ai aucune idée. ┐


Ce fut au tour de Danü de cligner des yeux.


Elle ouvrit la bouche, puis la referma. Ses yeux se plissèrent en deux petites fentes, tandis qu’elle semblait réfléchir à toute vitesse, son cerveau traitant toutes les informations.


└ Ah. ┐ fit-elle finalement. └ C’est embêtant ça.

– Oui. ┐



David inspira. Il plongea son regard dans celui de Danü, hésitant un instant, avant d’avouer d’une voix incertaine :


└ En fait, pour être sincère, j’avais l’espoir que toi ou ta Dame puissiez m’aider à y voir plus clair.

– Oh. ┐


Si durant un temps David n’avait pas prêté réellement attention à toute ces histoires d’ascendance que lui partageait Carnyx, trouvant cela plus étrange que réaliste, comme si c’était impossible qu’une chose pareille puisse le concerner, il ne pouvait plus ignorer que quelque chose de puissant et d’inexplicable touchait son existence.


Et il savait qu’il n’aurait probablement pas de meilleure occasion d’obtenir des réponses qu’en s’adressant à un esprit capable de « sentir » ce qu’il portait en lui.


Danü n’était pas qu’une jeune femme joyeuse, elle était un esprit antique, puissant, et son lien avec la Dame lui donnait une sagesse et une perception hors du commun.


Et, pour une raison qu’il n’expliquait pas, il se sentait en confiance avec elle. Peut-être parce qu’elle lui rappelait Rhaen… ou peut-être un peu Öta.


Il frissonna.


└ Bien sûr. Avec plaisir. ┐ fit Danü en se levant, les yeux écarquillés de surprise. └ Il y a de nombreux moyens d’en apprendre plus. Bruyère nous aidera. Elle est un puits de sagesse et de connaissance.

– Merci. ┐ souffla David.


Elle se leva et tourna en rond dans la pièce, avant de s’exclamer :


└ Oh, que c’est excitant ! J’adore les mystères ! ┐


Elle s’arrêta soudain, les mains sur les hanches, et se pencha en avant, la tête relevée vers lui.


└ Mais il va falloir que tu me racontes tout : ton passé, ce que tu sais, ce que tu sens… pour que je puisse y voir quelque chose. Ce qui veut dire que tu vas devoir rester un peu, hein ? ┐


Elle ajouta ensuite, un peu plus bas :


└ Après ton départ, je comptais relire pour la quatre cent troisième fois mon roman préféré… mais bon, on va remettre ça à plus tard. Quel sacrifice je ne ferais pas pour les miens, n’est-ce pas ? ┐


Elle se dirigea vers la porte de la chambre, prête à rejoindre Abelan et Carnyx, mais s’arrêta net dans l’embrasure.


Elle se redressa, remit ses cheveux en place, et traversa le passage d’un pas plus mesuré, lent, presque cérémonieux.


David la suivit, intrigué et légèrement amusé, décidant de se laisser guider par son enthousiasme contagieux.


└ Danü. ┐ fit Abelan en la voyant revenir. └ Tout va bien ? Tu as pu faire ce que tu voulais ?

– En quelque sorte. ┐ fit Danü d’une voix posée, qui contrastait avec son attitude précédente. └ Je vous remercie d’avoir accepté de le mener ici. ┐


Abelan sourit, heureuse. Carnyx quant à lui les dévisageait avec un sourcil relevé, et amusé.


└ Parfait. Nous allons prendre congé alors. Carnyx et David vont —

– Carnyx peut repartir, mais David restera avec nous.

– Comment ? ┐ s’étonna Abelan.


Un sourire doux flotta sur les lèvres de Danü. Elle prit les mains d’Abelan et murmura :


└ David a demandé l’aide de la Dame Bruyère pour obtenir des réponses sur son sang et sa sève. Il est de mon devoir de l’aider à éclaircir ces zones d’ombre sur son passé et son futur.

– Mais… les étrangers ne peuvent pas rester dans le sanctuaire. ┐ protesta Abelan, confuse. └ Et encore moins seul avec…

– C’est très important. ┐ intervint Danü, le regard brillant. └ Il y a des liens à démêler, des histoires à retrouver, des esprits à honorer. N’entends-tu pas la voix de ta Dame qui vibre en ces murs ? Sa curiosité est prête à aider ce jeune Enfant perdu. Et qu’est-ce qu’une déesse, sinon un guide pour les siens ? ┐


Elle releva la tête, fixant le plafond, comme si Bruyère venait de confirmer ses paroles. Puis, avec une autorité douce, mais ferme, elle conclut :


└ Et si je dois régner un jour, tu dois apprendre à me faire confiance.

– Mais…

– Carnyx. ┐ ordonna Danü, détournant les yeux d’Abelan pour se poser sur le second gardesprit.


Ce dernier s’inclina aussitôt, la main sur la garde de son épée.


└ Que puis-je faire pour vous ?

– Assure-toi que personne ne vienne nous déranger. Accompagne Abelan au temple et veille à ce qu’elle se repose. Nous nous reverrons demain, quand les fleurs rayonneront du midi.

– À votre service. ┐



Carnyx et Abelan partis, le silence retomba doucement dans le hall du sanctuaire. Danü resta immobile quelques secondes, les yeux fixés sur l’entrée par laquelle ils venaient de disparaître. Puis elle soupira, ses épaules se relâchant.


└ Ouf. ┐


Elle passa une main dans ses cheveux, et commença à faire quelques pas, tournant en rond sans but précis.


└ Heureusement que Carnyx était là… sinon Abelan ne m’aurait jamais laissée seule avec toi. ┐


En prononçant ces mots, elle tourna la tête vers David et lui fit signe de la suivre. Sans attendre, elle repartit derrière le rideau. David la suivit, retrouvant la pièce encombrée de livres et de tissus.


Danü se laissa choir sur son lit, les jambes dans le vide, qu’elle se mit à balancer d’avant en arrière.


└ Ça m’a fait vraiment bizarre de le revoir en vrai. ┐ s’exclama-t-elle en regardant ses pieds. └ La dernière fois que je l’ai vu… j’étais encore scellée dans Bruyère. Ce n’était vraiment pas pareil ! ┐


David s’appuya contre un mur, croisant les bras.


└ Vous vous connaissez depuis longtemps ? ┐ demanda-t-il sur le ton de la conversation, se disant qu’il pouvait aussi en profiter pour en apprendre un peu plus sur Carnyx.


Danü hocha vivement la tête.


└ Oh oui ! Très longtemps ! Très très longtemps même.

– À ce point-là ?

– Ahaha oui. ┐ gloussa-t-elle. └ Je le connaissais avant même d’être scellée. ┐


David haussa légèrement les sourcils.


└ Vraiment ?

– Mhmh. Il était très différent à l’époque, ceci dit, et on ne s’était pas vus souvent. C’est pour ça que la première fois qu’il est venu à Mirthalen, j’ai failli ne pas le reconnaître. ┐


David frissonna légèrement.


Il savait déjà que Carnyx était né il y a longtemps, assez longtemps pour fonder GemmeNoire, mais il avait toujours du mal à le réaliser.


Il chercha un endroit où s’asseoir. Danü pointa un amas de livres du doigt. En les poussant un peu, il découvrit un coussin immense caché dessous et s’y installa.


À cet instant, il n’avait plus du tout l’impression d’être dans un sanctuaire baigné de la magie d’une déesse.


└ Il était si différent que ça avant ? ┐ demanda-t-il.


Danü plissa les yeux, réfléchissant.


└ Je crois ? Il souriait et parlait moins souvent. Mes souvenirs sont un peu vagues… mais son regard me faisait un peu peur parfois. ┐ avoua-t-elle. └ Je n’ai jamais été très courageuse, ceci dit. Même à l’époque, les autres esprits m’impressionnaient beaucoup. Avec les lutins j’étais très douée, mais avec les ogres j’avais toujours l’impression d’être un peu l’idiote de service. Pendant que Nemus et les autres œuvraient à repeupler le monde, moi je continuais de tomber dans des trous et de me perdre dans ma propre forêt. ┐


David pencha légèrement la tête, l’écoutant tranquillement.


Elle semblait avoir besoin d’une oreille attentive, et avait décidé, alors même qu’elle ne le connaissait pas, que David ferait l’affaire. Peut-être parce qu’il lui ressemblait un peu. Ou peut-être simplement parce qu’elle n’avait pas beaucoup de contacts en dehors d’Abelan et du sanctuaire.


Cette idée lui serra légèrement le cœur.


└ Dans cette nouvelle vie, j’essaye d’être plus ferme et décidée. ┐ continua Danü. └ Du coup je fais tout pour être un jour digne des attentes de mon peuple.

– Tu m’en as l’air déjà parfaitement digne. ┐ répondit simplement David.


Danü rougit aussitôt. Elle remonta ses jambes contre elle, et plongea le nez dans ses genoux, visiblement gênée mais ravie.



Ils restèrent quelques secondes silencieux, Danü savourant le compliment de David avec une joie touchante. Elle relâcha ses genoux, et se pencha en avant, avant de reprendre sur un ton plus joyeux :


└ En tout cas, pour en revenir à Carnyx, j’ai hâte de pouvoir discuter avec lui seul à seul !

– C’est vrai que c’est agréable de discuter avec lui. ┐ approuva David. └ Il ne manque pas d'anecdotes et sait mettre à l'aise. ┐


Danü opina.


└ C’est surtout que je ne connais pas d’autre personne ayant été emprisonnée presque aussi longtemps que moi. On en discutait un peu mentalement quand il est venu la dernière fois, mais ce n’était pas pareil. Là ce serait génial d’avoir une vraie discussion ! ┐


David cligna des yeux.


└ Emprisonné ? ┐ répéta-t-il. └ Carnyx ? ┐


Carnyx ne lui avait pas parlé de ça ? Il réalisa aussitôt qu’il ne savait presque rien de sa vie. Et entre la fondation de GemmeNoire et son arrivée à Yphen… c’était le flou total.


Danü le fixa, surprise.


└ Il ne t’a pas raconté ? ┐ répondit-elle.


Puis, réalisant soudain qu’elle détenait une information précieuse, elle se redressa, excitée.


└ Il est resté scellé sous un château pendant des siècles ! ┐ s’exclama-t-elle. └ Attaché dans un vilain cachot obscur. Avec peu d’eau et de nourriture, juste sa magie pour survivre. Et dire que je me plaignais d’avoir été scellée avec Bruyère ! Mais clairement, je préfère les calins d’une déesse aux vieux cachots moites, pas toi ?

– C’est sûr que vu comme ça…

– Il faudra que tu lui demandes de te raconter ! ┐


David grimaça. Jamais il n’oserait faire une chose pareille.


└ Allez, je suis sûre qu’il aura plein de détails sordides à te confier ! ┐


Vu comme ça, il en avait encore moins envie.



└ Bon ! ┐ fit Danü en se redressant d’un coup. └ Assez parlé de moi et de Carnyx ! Je veux tout savoir sur toi ! ┐


Elle se leva et vint se placer juste à côté de David, qui était toujours assis sur son coussin démesurément grand. Il la regarda tourner autour de lui, la laissant l’examiner une nouvelle fois.


└ D’où viens-tu ? Quel village, quelle terre ? À la surface ? Connais-tu le nom de la Dame locale ? Son symbole ? Quel âge a-t-elle ? Combien de gardesprits ? Ce sera un bon début. ┐ enchaina-t-elle d’une traite en s’arrêtant devant lui, penchée en avant, le menton niché entre deux doigts.


David inspira doucement, tentant de se souvenir de toutes les questions, avant de lui répondre :


└ Tu sais, la surface n’est pas comme ici. Les Dames sont rares, et beaucoup ont oublié leur existence. Je ne savais pas ce qu’était un gardesprit avant de venir.

– Vraiment ? Oh. Bruyère n’exagérait pas alors quand elle me racontait la déchéance de ses sœurs…

– Je suis désolé. Mais si tu veux, je peux te raconter mon histoire à la place ? ┐


Les yeux de Danü, un instant assombris par la tristesse, s’illuminèrent à ces mots.


Elle hocha vivement la tête, puis s’assit à même le sol, juste en face de lui. Elle posa ses mains sur les jambes de David et souffla :


└ Oh, oui ! Raconte-moi ! ┐


David esquissa un sourire et commença doucement. Voilà longtemps qu’il n’avait pas confié son histoire à voix haute.


C’était étrange d’en reparler. Son monde avait tant changé, et il avait tant essayé d’enfouir ce passé loin de lui, qu’il lui semblait parfois que ce n’était plus le sien, qu’il appartenait à quelqu’un d’autre.


Lentement, il résuma l’histoire de sa mère, née d’une peau si sombre et des cheveux si clairs qu’elle était considérée comme bénie par la déesse du village.


Le village de PindeBraise tirait son nom d’une ancienne légende : un incendie avait jadis ravagé la région, avant qu’une déesse n’apparaisse pour rendre vie à la nature.

L’Abonde de PindeBraise.


Là où les Pins étaient nés de la Braise.


La mère de David était la fille des chefs du village, qui servaient cet abonde, et était destinée à leur succéder.


Mais sa beauté fut sa malédiction.


L’existence de cette jeune femme à la beauté divine devint la source de rumeurs qui voyagèrent hors de ce petit village autrefois oublié de tous.


Elle attirait les convoitises, et nombreux étaient les hommes à se faufiler jusque PindeBraise pour tenter de la voir ou d’attirer ses faveurs.


Jusqu’au jour où un riche Baron décida d’aller bien plus loin que les autres.


Il offrit or et joyaux à des esclavagistes en échange de sa capture. Ils attaquèrent le village, le pillèrent, semant mort et chaos.


Esther fut prise. Sa famille fut décimée. Il ne resta rien de son clan, de son sang. Les survivants du village demeurèrent sur place, mais la légende d’Esther cessa d’être celle d’une bénédiction : elle devint celle d’une malédiction.


Et pendant ce temps, Esther fut vendue au baron. Elle devint son esclave, et pire encore. Un objet. Un corps destiné à assouvir des désirs si sombres et tordus qu’il était difficile d’y mettre des mots sans frissonner.


Peu à peu, dans son regard, les derniers éclats de joie s’éteignirent.


Mais, avant sa capture, Esther avait aimé un homme. Un homme qui la chercha, qui tenta de la retrouver, sans abandonner, deux années durant.


Et qui y parvint finalement.


Cet homme, Léo, ne pouvait la libérer. Elle était piégée dans une cage sans porte, sans sortie. Alors, il resta secrètement auprès d’elle.


Chaque nuit, il se faufilait jusqu’à elle, lui offrant quelques instants de lumière sous les rayons de la lune filtrant par sa fenêtre, avant que le jour ne les sépare à nouveau.


C’est à cette époque que David naquit.


Était-il le fils du baron, ou celui de Léo ? Nul ne pouvait le dire. Ses cheveux sombres et ses yeux verts, les seules choses qu’il n’avait pas héritées de sa mère, appartenaient aux deux hommes.


Un frère naquit peu après. Tous deux grandirent en esclaves, comme elle.


Et un jour, le baron décéda.


Ce qui aurait pu être le début d’une nouvelle vie pour Esther devint sa fin, car cette dernière mit tragiquement fin à ses jours, laissant les deux garçons orphelins.


Tout s’enchaîna alors. Profitant du chaos, Léo tenta de fuir avec les enfants. Il retrouva le plus jeune sans difficulté… mais l’aîné resta introuvable.


Le cœur brisé, il dut s’enfuir sans lui.


David fut revendu peu après à une famille noble. Il grandit comme esclave et ne découvrit ses origines qu’à sa libération, bien des années plus tard.


└ C’est là que j’ai appris l’histoire de ma mère, ┐ avoua-t-il d’une voix rauque. └ Et que j’ai décidé de ne plus rien avoir à faire avec son village natal. Après l’avoir adorée, ils l’ont abandonnée, maudite, comme si elle n’avait jamais compté. ┐


Il passa une main sur son visage, les yeux fermés, évitant le regard de Danü, et retenant ses larmes.


└ Je pensais être débarrassé et loin de tout ça, quand j’ai appris l’existence des Enfants. Quand j’ai appris que tous dans Yphen me soupçonnaient d’en être un, et que c’était peut-être lié à ce foutu village et sa foutue déesse qui n’avait pas été fichue de protéger son peuple.

– David…

– Carnyx pense que c’était ma mère, l’Enfant. Mais comment pourrait-ce être possible ? Il m’a dit que les enfants sont stériles.

– Oui, c’est vrai…

– Et sa « Dame » n’est pas comme la vôtre. Elle n’a pas de gardesprit, de temple, de voix ! Elle est juste une vieille légende, elle n’a rien à voir avec tout ce que je vois depuis que je suis dans le Creux ! C’est pour ça que je suis perdu. Qu’est-ce que je suis au juste ? Et pourquoi ça tombe sur moi ? ┐


Il sentit soudain deux petits bras l’enlacer timidement et pencha la tête. Le visage de Danü était enfoui contre lui.



Lorsque Danü enlaça David, durant un instant, le jeune homme ne sut pas comment réagir. Il mourrait d'envie de lui rendre son étreinte, mais avait-il seulement le droit de la toucher ?


Finalement, il céda à la tentation et plongea la main dans ses cheveux, caressant doucement sa tête.


C’était un peu étrange, mais il se sentait en sécurité en sa présence. Lui qui en temps normal n’aurait jamais offert son histoire dans son entièreté à un parfait inconnu, se surprenait à lui faire confiance. Et à apprécier ça.


C’était agréable.


Danü releva la tête vers lui quelques secondes plus tard, en murmurant d’une voix sombre :


└ C’est horrible. Personne ne devrait vivre ça. J’espère que la personne qui a capturé ta maman sera punie dans sa prochaine vie. ┐


David hocha silencieusement la tête. Il l’espérait aussi. C’était un vœu qu’il avait formulé tant de fois le soir avant de s’endormir qu’il lui était impossible de les compter.


└ Tu comprends mieux pourquoi je ne peux pas répondre à tes questions ?

– Oui, tu te poses exactement les mêmes. ┐


Danü se recula, restant assise en tailleur devant David, et fut silencieuse quelques secondes.


C’était un tableau d’elle différent des quelques portraits qu’elle avait déjà montré. Plus calme, plus pensif, plus intense. Son regard paraissait ailleurs. Et soudain, elle soupira.


└ Tu es sûre ? Ce n’est pas rien quand même. Mais oui, je crois en être capable. ┐


Puis, elle posa ses yeux sur David et ajouta :


└ Tu serais partant, David ? ┐


David fronça les sourcils.


└ De quoi ?

– Et bien, pour… Oh. C’est vrai que tu ne l’entends pas.

– De qui ?

– Bruyère. ┐



Danü se leva, essuyant au passage les quelques larmes qui brillaient encore au coin de ses yeux, et posa les mains sur les hanches.


└ Oh la la. J’ai tellement l’habitude que tout le monde puisse l’entendre que je n’avais pas pensé au fait que tu n’es pas marqué. Il faut remédier à ça.

– Quoi ? Comment ça, marqué ? ┐


Danü se mit à fouiller dans ses tiroirs, tout en répondant d’un air amusé :


└ Tu ne connais pas la marque de Bruyère ? Abelan ne t’en a pas parlé ? Elle manque à ses devoirs de présentation, elle va se faire taper sur les doigts. ┐


La marque de Bruyère ? David pencha la tête avec curiosité, attendant que la jeune femme entre dans les détails.


└ C’est une marque magique qui permet d’entendre la voix de la Dame. ┐ fit-elle. └ Sans ça ce serait drôlement ennuyeux pour elle d’être une déesse. Déjà qu’être de pierre ce n’est pas très drôle, je suis bien contente de ne plus être coincée là-dedans, alors tu imagines si nos serviteurs ne pouvaient même pas l’entendre ? À sa place j’aurais déjà abandonné mon poste. ┐


David opina. C’était ce qu’il avait supposé. Intrigué, il demanda :


└ Et donc, vous avez une marque qui vous permet de communiquer avec elle ? C’est comme ça aussi que tu peux communiquer à distance avec Abelan ?

– On peut dire ça. ┐ approuva Danü.


À cet instant, elle sortit un petit pot du tiroir. C’était un récipient de petite taille, en pierre cuite, décoré de petits yeux.


└ Alors, on s’y met ? ┐



└ Reste assis, tu seras pile à la bonne hauteur pour que je puisse te faire la marque. ┐ fit Danü en plongeant un pinceau pin dans le petit pot de terre cuite qu’elle avait sorti.


À l’intérieur, une étrange pâte d’un vert aux reflets irisés doré se trouvait là. Elle brillait, et libérait des volutes dans l’air qui semblait s’échapper d’un tableau.


David observa le récipient avec fascination, non sans ressentir une légère méfiance.


S’il était curieux, et même honoré à l’idée d’avoir le privilège de pouvoir

communiquer avec la Dame de Mirthalen, il n’était pas pour autant rassuré.


└ En quoi ça consiste ?

– Mon... le symbole de Bruyère se nomme l’Œil de la Dame. Il est très ancien et lui permet de voir à tous les endroits où il est peint. Si tu y prêtes attention, tu verras qu’i y en a un peu partout dans le temple et dans le village.

– Oh.

– Et quand il est peint sur une personne, il nous permet de voir au travers des yeux de celle-ci.

– C’est impressionnant comme magie. Mais tu parles de voir, pas de parler. ┐ commenta David.


Danü lui répondit par un sourire, tout en mélangeant tranquillement sa peinture avec son pinceau.


└ Parce que c’est la version « basique » du symbole. Celle qui nous vient de son ancien peuple, à l’époque où elle n’était pas encore de pierre. Nous l’avons modifié pour créer une nouvelle version pour les membres du temple.

– Et donc, c’est cette nouvelle version que tu veux me faire ?

– Exactement. Je dois juste le peindre derrière tes oreilles, et l’infuser de sa magie. Tant que tu seras dans le temple, tu pourras ainsi entendre sa voix.

– C’est aussi simple que ça ? Et ça ne craint rien ? Pas d’effets secondaires ? De corne unique qui me pousse sur le front ? ┐


Danü plissa le nez en entendant la boutade.


└ Une corne unique ? Peuh, Tu n’auras pas cette chance, c’est ma particularité à moi, je ne partage pas.

– Dommage, ça aurait pu harmoniser mon pauvre visage défiguré. Une corne unique avec un œil unique.

– C’est vrai que tu t’es pas loupé. ┐ commenta Danü. └ Ce n’est pas joli.

– Hé ! ┐


La jeune femme gloussa.


└ Bref rassure-toi, cette connexion à ses limites. ┐ ajouta-t-elle. └ Elle ne pourra pas lire dans tes pensées, sauf si tu l’y autorises. Cependant, si les autres marqués ne pourront pas entendre vos discussions, ce n'est pas le cas pour moi. J'entends tout ce qu'elle dit, tout le temps, même si je sais me boucher les oreilles. ┐



└ Un petit conseil : ferme les yeux. ┐ fit Danü en relevant les cheveux de David, dévoilant l’arrière de ses oreilles. └ Tu n’auras pas d’autres occasions de sentir le moment où sa magie se pose sur toi, profites-en. ┐


David, la tête penchée en avant pour laisser Danü lui peindre le symbole de Bruyère, fit un petit bruit d’approbation tout en fermant les yeux.


Il se passa quelques secondes avant que le pinceau ne touche sa peau. Mais dès que premier poil de ce dernier, la première goutte de peinture l’effleura, il frissonna.


Il sentait la magie.

Il la sentait même très bien.


C’était comme un feu de cheminée, un rayon de soleil en été, les bras d’une mère qui l’enlaçait. C’était d’une profonde douceur et chaleur.


Il n’avait plus qu’une envie, s’endormir là, baigné de ce réconfort divin.

Mais avant même qu’il n’ait eu le temps d’en profiter, l’intensité de la magie s’estompa pour ne laisser que quelques bribes.


Danü se redressa.

Elle avait fini.


└ Un lien tissé, éphémère, brille dans le temple, lorsqu’une voix divine, offerte, s’offre à l’enfant. ┐ murmura-t-elle en fermant le pot.


David cligna des yeux. Il lui fallut quelques secondes pour revenir à lui. Il suivit, le regard brouillé, la silhouette de Danü se diriger vers son tiroir pour ranger précieusement le petit pot.


Et lorsque ce fut fait elle revint vers lui et demanda :


└ L’entends-tu ?

– M’entends-tu ? ┐


Deux voix avaient parlé en écho. Celle de Danü, claire et douce comme une rivière, et une autre, plus lointaine, plus profonde, plus ancienne.


└ Je suis ravie de faire ta connaissance. ┐ fit la seconde voix. └ Je suis la Dame de ces lieux, mais tu peux m’appeler Bruyère. ┐



Il était difficile de décrire ce que cela faisait d’entendre Bruyère.

Elle était là, sans être là.


C’était comme un écho. Sa voix semblait venir de partout à la fois, et en même temps de nulle part. Et ce n’était pas vraiment une voix. Plutôt une pensée.


Quelque chose de flou, d’ancien, éthéré. Les mots se formaient directement dans son esprit. Sans passer par ses oreilles. Sans son réel.


Et pourtant, il l’entendait comme si elle était à côté de lui.

David resta immobile, figé. Il n’osait pas bouger.


└ David ? ┐ dit Danü.└ C’est normal, cela fait toujours ça au début. Inspire et expire. Doucement. ┐


David inspira légèrement.


└ Je… enchanté ┐ dit-il. └ Merci de… je… ┐


Merde. Il perdait ses mots. Ses yeux se brouillèrent de larmes, sans qu’il comprenne réellement pourquoi. Il se sentait émotif. Touché.


└ Je… ┐ reprit-il, sans savoir à qui il s’adressait.


À Danü ?

À Bruyère ?

Aux deux ?


La main de Danü sur la sienne le fit revenir à la réalité.

Elle le fixait avec patience, souriant.


└ Si tu diriges tes pensées vers Bruyère, elle t’entendra sans que tu aies à parler. Mais c’est un peu difficile au début, donc tu peux t’adresser à nous à haute voix. Tout va bien.

– C’est tellement… étrange.

– Je ne me souviens pas de ce que ça fait de ne pas l’avoir dans ma tête, donc pour moi c’est normal. Mais les apprenties du temple ont toujours du mal la première fois, c'est pour ça que rassure-toi, tu n’es pas bizarre.

– Merci. ┐


David passa une main sur son visage. Quand Danü parlait, il avait parfois l’impression d’entendre deux voix superposées.


Il avait même l’impression de voir la silhouette de la Dame derrière elle. C’était à la fois très étrange, et très beau.


Comme un rêve éveillé.

Ou un abus de champignons du Creux.


Il y eut un court silence, avant qu’il n’inspire.


└ Bonjour. C’est un honneur de vous rencontrer. Et je vous remercie pour votre aide. ┐ murmura-t-il, avec sincérité. └ Même si nous risquons de ne rien trouver, c’est… agréable de se sentir aidé et soutenu. ┐


Un petit rire, semblable au bruit du vent, lui répondit. Et soudain, la voix revint :


Nous trouverons, mon enfant. C'est une promesse venue des cieux, qui ne peu être brisée. Un rituel existe, permettant d'invoquer une Voix de Magie. Douce Magie, Divine, toujours présente pour ses esprits. Belle Dame Solaire, au sourire d'une mère.


David n’était pas certain d’avoir saisi le sens de ces mots, mais Danü, elle, hocha la tête.


└ Il existe un esprit qui pourrait nous aider. Bruyère pense que nous pourrions l’invoquer.

– Un esprit ? Qui ?

– Une des mains de Magie. C’est esprit qui vit partout et ailleurs, et qui répond aux questions. Mais ce n’est pas gratuit, il faut offrir quelque chose en échange. ┐ expliqua Danü. └ En tant que Bryone, je n’aurais pas pu l’invoquer. Mais comme j’ai la sève de Bruyère en moi, je suis désormais liée à Magie.

– Alors…

– Je ne te promets rien, mais elle pense que je pourrais réussir le sort. C’est de ça que nous parlions tout à l’heure. ┐


David hocha la tête, légèrement abasourdi.


Tu réussiras, ma fille. Car tu ne seras pas seule. L’union de la magie de deux Enfants pourra sans peine ouvrir le chemin à Runa.


David écarquilla les yeux. Elles ne s’attendaient quand même pas à ce qu’il utilise la magie… ?



Magie.


Le mot resta suspendu dans son esprit, comme s’il refusait de prendre sens. Une boule se forma dans son ventre, lourde et désagréable.


└ Quelque chose ne va pas ? ┐ demanda Danü en penchant la tête. └ Ne t’en fais pas. Si Bruyère pense qu’on peut réussir, il n’y a pas à s’en faire. ┐


David secoua la tête.


└ Je ne peux pas vous aider. Je ne suis pas un mage. ┐ dit-il. └ Je ne peux pas… ┐


Danü fronça légèrement les sourcils, surprise par sa réaction.


└ Pas mage ? Bien sûr que si. Ça coule dans tes veines, je le sens. ┐


Il recula un peu, mal à l’aise, comme si cette simple idée le brûlait.


└ Non. ┐ répondit-il plus fermement. └ Et je ne peux pas l’utiliser. Si je fais ça… ┐


Il s’arrêta. Les mots restèrent coincés dans sa gorge. Comment expliquer à Danü que s’il faisait ça, il n’y aurait pas de retour en arrière ?


La marque apparaîtrait sur sa peau, visible, impossible à cacher… et avec elle viendrait le danger. Constant. Inévitable. Jamais plus il ne pourrait arpenter la surface sans risquer sa vie.


Danü le fixa, perdue.


└ Tu serais prêt à refuser une chance de connaître tes origines juste parce que tu as peur… d’utiliser la magie ? Mais la magie, c’est de la vie à l’état pur, c’est impossible de renier ça. C’est comme renier tout ton être. C’est contre nature. ┐


David passa une main sur son visage, nerveux.


└ C’est plus compliqué que ça… je… je ne peux pas… ┐


Il n’arrivait pas à expliquer. Lui-même n’était pas sûr de tout comprendre, seulement de ressentir cette peur, profonde, ancrée depuis toujours.


Il sentait encore la douleur de l’aiguille qui se plantait dans sa main d’enfant, le marquant à jamais d’une encre invisible, liée à son sang, qui ne se révélerait que s’il décidait de commettre le péché de la magie.


La voix de Bruyère s’éleva alors doucement entre eux.


Bryone, laisse-le. Il semblerait que ce soit un prix dont nous ne pouvons juger la portée.


Danü grimaça légèrement, contrariée, mais ne répondit pas. Elle observa encore David quelques secondes, comme si elle cherchait à comprendre, puis finit par soupirer.


└ D’accord… ┐ murmura-t-elle.


Elle se leva et quitta la pièce sans un mot de plus.


David resta assis, immobile, les yeux perdus fixant le mur en face de lui. Il avait l’impression que tout se passait trop vite, que ce qu’il redoutait le rattrapait d’un coup.


└ Je… ┐ souffla-t-il, sans vraiment savoir à qui il parlait.


Personne ne répondit.


Lentement, il baissa les yeux vers sa main. Sa peau était normale, intacte. Pourtant, il sentait quelque chose, au fond de lui. Une présence discrète, une chaleur qu’il avait toujours ignorée.


La magie.


Elle avait toujours été là.


Il le savait. Il l’avait toujours su, même s’il avait passé sa vie à l’éviter, à repousser cette idée dès qu’elle apparaissait. Il n’avait jamais eu le luxe de s’y attarder. Utiliser la magie, ce n’était pas une possibilité pour lui. C’était un danger.


Alors il avait appris à vivre sans. À ne pas y penser. Mais maintenant, on lui demandait de faire un choix.


Il inspira lentement, essayant de calmer le tremblement dans ses mains.


Était-il prêt à sacrifier sa sécurité pour des réponses ?

À prendre ce risque, juste pour satisfaire sa curiosité ?



David baissa la tête.


Il ne savait pas quoi faire.

Il se sentait plus perdu que jamais.


On lui avait toujours répété que la magie était un fléau. Qu’elle était un péché, ayant provoqué la ruine de leur royaume. Les mages étaient des monstres.


Et pourtant, depuis qu’il était libre et qu’il voyageait, il n’avait rencontré presque que des mages bons.


Le shaman Hem, qui l’avait apaisé de sa magie, lui offrant réconfort et douceur.


Tyra, qui pratiquait la magie avec tant de beauté, de passion, qu’elle en devenait source de fascination.


Adrepo, qui l’avait sauvé, le purgeant du poison qui le dévorait.


Et il y avait Rhaen, Carnyx, les esprits… la magie dans le Creux était un monde bien différent de ce que le Nord lui avait enseigné toute sa vie.


Et savoir que la magie qui coulait dans ses veines était liée à des déesses ? Liée à sa mère ? Liée à ce passé qu’il tentait d’oublier ?


À cause de tout cela, chacun de ses sentiments se contredisait. Il était incapable de choisir entre la peur et la curiosité. Il ne parvenait pas à faire la distinction entre le péché et la piété.


Soudain, une sensation douce l’enveloppa. Deux mains sur ses épaules.


Il se figea, surpris, et releva légèrement la tête. Il n’y avait personne. Pourtant, l’étreinte était bien réelle, chaude, rassurante, comme si quelqu’un le tenait contre lui. Comme une mère.


La magie de Bruyère.


Quelle tristesse de voir un Enfant de Magie réprimer son plus beau don. Refuser une si belle bénédiction…


David ferma les yeux, la gorge serrée.


└ Je ne suis pas prêt. ┐


Tu l’es. Et tu en as envie. Mais tu as peur de l’accepter.


David sentit sa bouche s’assécher. Il n’avait rien à répondre à ça.


La présence de Bruyère s’allégea peu à peu, comme si elle se retirait sans le quitter complètement.


Réfléchis, mon enfant. Prends ton temps. Nous attendrons.


Et puis la chaleur disparut. Le silence revint, plus froid cette fois. David resta seul dans la pièce, les mains posées sur ses genoux, le regard perdu.


Danü était partie.

Bruyère s’était tue.


Et il n’y avait plus que lui… face à un choix qu’il avait toujours refusé de faire.


Que lui aurait conseillé Ayel ? Tyra ? … Öta ?


« Moi aussi j’ai des marques qui me valent la peine de mort, et je n’en fais pas tout un drame. » fit la voix d’Ayel dans son esprit, d’un air faussement enjoué pour cacher sa peur, en désignant les lunes sur ses joues. « De toute façon, fichu pour fichu… on est un couple d’hommes païens, la surface ne nous aime pas, alors une peine de mort de plus ou de moins… »


« Oh, allez, j’suis sûre que t’en meurs d’envie ! » fit ensuite la voix de Tyra, qu’il imaginait sans peine le regarder d’un air qui disait « T’es bête ou quoi ? Y’a pas d’hésitation à avoir. Au pire t’auras qu’à rester dans le Creux, c’est sympa comme coin même si les esprits sont un peu flippants. »


« David ? » fit alors la voix d’Öta.


Mais il n’arrivait pas à entendre ses mots. Il ne savait pas ce qu’Öta dirait dans cette situation. Que pensait-il de la magie ? Que pensait-il des risques ? Il n’en savait rien. Durant leurs deux ans de séparation, Öta était devenu un inconnu.


Et pourtant, plus que jamais, il aurait aimé qu’il soit à ses côtés pour le guider.


Il passa la main sur son visage.


Il avait l’impression d’être au bord d’une falaise, hésitant à sauter sans savoir ce qui l’attendrait en bas.


La vie ou la mort ?


└ Je… d’accord. Je veux bien essayer. ┐ murmura-t-il.



David n’oublierait jamais le sourire solaire de Danü lorsqu’il lui annonça sa décision.


Elle le serra dans ses bras, le félicitant avec une joie si vive qu’il en eut presque l’impression d’avoir fait le bon choix.


Presque.


La gorge sèche, des frissons courant le long de sa peau, il l’écouta lui expliquer ce qu’elle attendait de lui.


Lui qui n’avait jamais pratiqué la magie.


Serait-il seulement capable de s’en servir ?


D’être à la hauteur de leurs attentes ?


└ Je m’occuperai du rituel. ┐ expliqua-t-elle avec assurance. └ Je ne l’ai jamais pratiqué, mais Bruyère me guidera. Toi, tu n’auras pas grand-chose de technique à faire… juste fournir de la magie.

– Je n’ai jamais fait de magie, je ne sais même pas comment…

– Je vais te montrer ! On va t’entraîner un peu. Ne t’inquiète pas, ça vient tout seul. ┐


David aurait aimé partager son optimisme.


La jeune femme se mit alors à fouiller dans ses tiroirs, à la recherche de quelque chose, après avoir forcé David à s’asseoir sur son lit, le poussant avec fermeté.


Elle en sortit une grande dalle en pierre, marquée de nombreux motifs circulaires, et lui posa dans les mains.


└ Ça me rappelle tellement de souvenirs. ┐ s’extasia-t-elle, les yeux brillants. └ Je me suis tellement entraînée avec ça ! Au début, j’avais du mal à maîtriser ma magie d’Enfant… j’avais déjà mes habitudes d’esprit. La magie de Matière et celle de Magie sont vraiment très différentes, et les Enfants penchent naturellement vers cette dernière.

– Ah bon ?

– Oui. La magie de Matière, c’est de l’instinct. De la faim. Quelque chose de brut, d’animal, de sauvage. C’est comme plonger la main dans la terre et sentir chaque être vivant aux alentours… faire partie d’un tout. Alors que celle de Magie est plus douce, plus chaleureuse. Il faut puiser dans sa lumière intérieure pour la laisser rayonner à l’extérieur. ┐


David hocha la tête. Même si c’était très flou, il arrivait légèrement à comprendre ce que Danü voulait dire. Il avait tant de fois écouté Tyra lui parler de magie et de ses différentes formes qu’il arrivait à relier ce que disait Danü à ses discussions passées.


└ A quoi sert cette tablette ?

– La magie des Dames est circulaire, comme le soleil. Elle tourne, et tourne, et tourne. Cette tablette est faite à partir d’un fragment de Bruyère, et les motifs sont des traces de sa magie. Ce sont des chemins à suivre. Si tu poses ton doigt dessus et que tu les suis encore et encore, elle t’aidera. C’est difficile à expliquer… tu devrais essayer. Pour moi, ça a vraiment bien marché. ┐


David fixa la tablette. Il hésita un instant, avant de la déposer à côté de lui.


└ Qu’est-ce que tu fais ? ┐ fit Danü en le regardant retirer les bandages qui enserraient ses bras.


David esquissa un léger sourire.


└ Je m’assure de ne pas être distrait. ┐


Une fois les bandages retirés, il les remit en place, mais en couvrant cette fois le dos de ses mains. Danü pencha la tête, intriguée, sans poser de question.


David inspira profondément, puis reprit la tablette.


└ D’abord, ferme les yeux. ┐ fit la jeune fille. └ Essaie de sentir la magie qui pulse dans la tablette. ┐



C’était étrangement agréable de suivre du bout des doigts les traces circulaires sur la tablette. Encore, et encore, sans s’arrêter.


Danü s’était assise dans le coussin géant, et chantonnait doucement. Sa voix avait quelque chose de doux, qui rendait la scène étrangement apaisante.



Enfant du Soleil et de la Terre,

Né de Magie, né de la Matière,

Dans le Creux aux mille détours,

Il marchait seul, sans nuit ni jour.


Relique aux cercles anciens,

Il tient son futur entre ses mains,

Dans sa pierre aux reflets irisés,

Le réveil de son essence oubliée.


Prie, pèlerin sacré, n’aie pas peur,

Goûte à la source de ton cœur,

Car la magie que tu attends

Vis déjà là, patiemment.


Offre-lui voix, offre-lui chant,

Et trouve ton chemin, Enfant.



Elle répétait cette ritournelle en boucle, et à force de l’entendre, David se mit à fredonner avec elle.


Et chaque fois qu’il terminait la chanson, il avait l’impression de sentir un vent frais bout de ses doigts.


C’était discret, mais bien présent.


└ Je crois que je sens quelque chose. ┐ murmura-t-il au bout de plusieurs heures, après avoir senti le froid augmenter d’un coup puis disparaître.


Aussitôt, Danü se leva d’un bond et le rejoignit. Elle fixa la tablette, s’attendant visiblement à autre chose, car elle renifla.


└ Ah. ┐


Elle était clairement déçue. David détourna les yeux.


└ Quoi ? Je t’avais dit que n’était pas un mage. ┐ grimaça-t-il, embarrassé. └ Peut-être qu’on devrait laisser tomber.

– Non ! C’est juste qu’il te faut plus de temps. On ne soigne pas en quelques heures une magie faible et atrophiée qui a trop longtemps été réprimée. J’avais juste sous-estimé l’ampleur de la tache. ┐


David détourna légèrement le regard. Le mot « atrophiée » lui resta en travers de la gorge. Et la déception de Danü était si grande et si visible qu’il se sent légèrement blessé.


Il posa la tablette à côté de lui.


└ Ce n’était peut-être pas une bonne idée. Je laisse tomber. Au moins j’aurais essayé.

– Quoi ? Mais non ! Tu dois continuer ! ┐ répondit-elle aussitôt. └ Au pire tu restes quelque temps au temple, le temps de maîtriser ta magie. ┐


David fronça les sourcils.


└ Quelque temps ? ┐

– Je ne sais pas… un an ou deux ? Le temps de réparer ta magie. Au grand maximum, ça ne prendra pas plus de dix ans, je pense. ┐


Il la fixa, incrédule.


└ Tu plaisantes ?

– Non ? Quelques années, ce n’est pas grand-chose. Tu clignes des yeux et c’est déjà passé. Tu vas voir, l’effort en vaudra la peine. Ne te décourage pas. ┐


David secoua la tête.


└ Danü. Non. Je ne peux pas. Et je ne veux pas. ┐


Mais elle n’écoutait déjà plus.


└ Je peux te débloquer une pièce dans le temple ! Tu auras ta propre chambre ! On pourra s’entraîner ensemble, sous le regard bienveillant de Bruyère ! ┐



David sentit légèrement l’agacement poindre.


Danü était de plus en plus insistante, répétant qu’il allait devoir rester, s’entraîner encore et encore.


Elle ne l’entendait pas. Elle parlait toute seule, prévoyant déjà son futur. Comme si sa réponse n’avait aucune importance. Comme si sa vie pouvait simplement être mise entre parenthèses.


Elle ne voulait pas l’aider. Elle voulait simplement un compagnon, un ami pour ne plus passer ses journées seule enfermée ici.


└ Danü… ┐

– Et puis tu verras, avec le temps tu pourras — ┐


David se leva brusquement.


└ J’ai dit non ! ┐


Et soudain, la pièce devint glaciale. La tablette, qui était en équilibre, posée sur le lit à côté de lui, tomba au sol.


Elle se fractura en deux, libérant la magie que David lui avait insufflée.


Danü écarquilla les yeux.

Elle réagit immédiatement.


En une fraction de seconde, elle attrapa David et le tira hors de la pièce sans lui laisser le temps de comprendre.


└ Mais qu’est-ce que… ? ┐


Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Derrière eux, la chambre fut engloutie.


Des cristaux géants bleus jaillirent du sol, des murs, du plafond. Ils se formèrent, se déployèrent, se multiplièrent à une vitesse irréelle, remplissant l’espace avec une force presque vivante.


En quelques instants, la pièce entière disparut sous une couche épaisse de cristal, comme si elle avait été avalée.


Si David et Danü étaient restés là une seconde de plus…


Danü le lâcha finalement une fois dans la grande salle du temple.


└ Ah. Ma chambre. ┐ dit-elle simplement en se tournant vers l’entrée désormais envahie de pointes bleutées.


Elle observa un instant, bras croisés, soupesant les dégâts.


└ Bon… Au moins, on est sûrs de ton affiliation à Âme maintenant. ┐


David, ne parvint pas à parler, la bouche entrouverte.


Il avait l’impression de revoir les cavernes de cristal.


Et… C’était lui qui avait fait ça ?


└ Mais des cristaux d’âme dans le temple d’une Dame ? ┐ ajouta Danü. └ Quel blasphème ! Abelan va hurler si elle voit ça. ┐


Elle soupira, puis ajouta en plissant le nez.


└ Et l’odeur… beurk. Ça va rester pendant des siècles. ┐



└ C’est vraiment moi qui ai fait ça… ? ┐ bredouilla David, les yeux écarquillés.


Il fixait les immenses cristaux bleutés qui bloquaient désormais tout passage vers la pièce à vivre de Danü.


Ils étaient si grands, si nombreux, qu’il ne parvenait pas à comprendre comment ils avaient pu arriver là.


Il s’en approcha, prudemment, et hésita une seconde avant de poser la main dessus. Ils étaient aussi froids que du verre, et pourtant une certaine chaleur s’en dégageait. Un réconfort.


Il retira aussitôt sa main, apeuré.


└ Je… Non…

– Ce n’est pas grave. ┐ fit Danü en touchant l’un des cristaux du bout de son pied, avant de le retirer aussitôt en grimaçant. └ De toute façon j’avais envie de changer de chambre. J’irais dormir dans la pièce des rituels. ┐


David n’esquissa aucun sourire à sa tentative d’humour.


└ Mais… tout ça… ┐ souffla-t-il, sentant la panique monter. └ Et si ça se reproduit ? Et si je fais du mal à quelqu’un ? Et si…

– Oh. Rassure-toi, ça ne devrait pas se reproduire. Pas vrai Bruyère ? ┐


David frissonna, tandis que la voix de la déesse, jusqu’alors silencieuse, s’éleva entre eux. Douce, maternelle, rassurante.


Magie de l’âme, refoulée, enfouie, qui n’attendait que d’être libérée. Elle hurlait, mais personne ne l’entendait. Comme retenue par un barrage dressé sur un fleuve, elle était contenue… jusqu’à ce qu’il cède.


Alors, elle s’est déversée, brute, incontrôlable.


Désormais, elle s’est calmée, retrouvant peu à peu la paix qui lui avait été dérobée. Elle coule enfin comme la nature l’avait créée.


David ferma les yeux en sentant la main éthérée de la déesse sur son épaule. Elle lui embrassa le front tendrement, murmurant :


Rassure-toi, mon Enfant… Ta magie qui s’éveille est une bénédiction, pas une malédiction. Elle ne t’égare pas : elle te ramène à toi. Tous les enfants des Divins sont bienvenus en ma demeure.


Ton âme bleutée reste à sa place à nos côtés.


Mais ô douce Magie, dis-moi… comment l’un de tes Enfants peut-il être lié à l’Âme ? Comment sa magie peut-elle crier si fort à la lune ? Qu’as-tu fait ?


Ô doux Soleil, témoin muet de ce trouble, quelle vérité caches-tu dans ta lumière ?


Lorsque David rouvrit les yeux, il croisa le regard de Danü, qui hocha doucement la tête, encourageante. Il y eut un léger silence, avant qu’elle ne le brise.


└ Bref, on ne pourra pas invoquer l’esprit avec de la magie d’Âme. ┐ soupira-t-elle. └ Runa est une Main de Magie, elle dépend du Soleil, elle ne répondra pas à l’appel de la Lune. ┐


David baissa la tête. Tout ça pour ça. Il fixa le bandage sur sa main, se demandant si tout cela avait vraiment un sens.


S’il avait un destin, ce dernier le dépassait.


Il y à un esprit… Fit alors la voix de Bruyère, dans un murmure hésitant. Un esprit d’Âme, jadis scellé par Pin dans les cavernes qui bordent nos terres, et qui est, je pense, encore là bas. Je ne saurais dire si cela est une bonne idée, mais peut-être… peut-être saura-t-il te guider.



Un esprit d’Âme, scellé dans des cavernes ?


Aucun doute.

Bruyère parlait de Lucus.


Elle ne savait donc pas qu’il avait été libéré ? Qu’il errait désormais sur ses terres ? N’avait-elle pas senti sa présence ?


David recula d’un pas, détournant les yeux. Merde.


└ Je… à ce propos… ┐


Il hésita. Mais le regard curieux de Danü, sa joie presque enfantine, si communicative, le rassura. Il finit par murmurer :


└… il se peut que je l’aie déjà rencontré ? ┐


Aussitôt, les yeux de Danü s’écarquillèrent avant de se froncer. Elle se rapprocha de lui et leva la tête vers lui, le fixant de ses deux immenses orbes.


└ Quoi ? Comment ça ?

– En chemin, pour venir. Il était enfermé dans les cavernes qui relient Yphen à vos terres, pas vrai ?

– « Était » ? Comment ça, était ? ┐


Aïe. Elle était perspicace.


David tenta de reculer, instinctivement, mais elle lui attrapa les mains avant qu’il ne puisse fuir, ses doigts serrant les siens à travers ses gants de cuir, avec insistance.


└ David ? ┐


Acculé, il lâcha :


└ Je… je l’ai libéré ? ┐


Danü relâcha aussitôt ses mains, comme brûlée.


└ Quoi ? ┐ s’exclama-t-elle, abasourdie.└ Et tu oses dire que tu n’as jamais fait de magie ?! ┐


Pris de panique, David leva les mains pour se défendre.


└ Je… c’était pas vraiment moi ! Il m’a utilisé comme vaisseau pour se libérer tout seul ! Ou un truc comme ça ! ┐ bredouilla-t-il. └ Qu’est-ce que j’en sais, moi ? J’ai touché le cristal géant... euh non l'arbre ? Bref BAM, il était libre ! C’est pas ma faute si vos sceaux sont pas entretenus ! Franchement, il devait vraiment être très mal fait si le premier venu peut le faire exploser en le touchant ! ┐


Danü se tut. Les yeux grands ouverts, la bouche entrouverte, elle fixa David, stupéfaite.


Et soudain, un rire éclata. Clair, cristallin, résonnant dans leurs esprits.


La déesse se fendait visiblement la poire.



Il fallut de longues minutes pour calmer le rire de Bruyère. Même Danü fut prise de court par cette soudaine hilarité, et échangea un regard perdu avec David.


└ Vous... vous ne m'en voulez pas de l'avoir libéré ? ┐ demanda-t-il.


Je ne connais pas personnellement cet esprit, et je ne suis pas liée à son emprisonnement. fit-elle quelques minutes plus tard. C’est l’œuvre de Pin, autrefois. J’en ai eu des échos, mais jamais il n’a osé m’en parler de vive voix.


David, qui s’était assis sur l’un des bancs de pierre de la grande salle du sanctuaire, l’écouta avec curiosité. Il avait jusqu’alors été persuadé du contraire.


Danü hocha la tête pour appuyer les propos de la Dame. Installée en tailleur non loin de lui, elle croisa les bras avant d’ajouter :


└ Pin a fait emprisonner plusieurs esprits durant son règne. Quand il ne sera plus, nous pourrons les libérer. Même si, à mon avis, les esprits d’Âme peuvent très bien rester enfermés… Mais ce n’est pas contre toi, évidemment.

– Vous avez d’autres esprits d’Âme scellés ? ┐ demanda David, intrigué.


Danü haussa les épaules.


└ Aucune idée. Pin n’est pas très bavard en ce qui concerne ses activités. ┐


David était de plus en plus intrigué par Pin. Ce roi qui haïssait les esprits, et que tous semblaient vouloir destituer. À raison, selon lui, s’il se basait sur tout ce qu’il avait pu entendre à son sujet depuis son arrivée.


└ Je suis sûr qu’il a enfermé Lucus parce qu’il était insupportable. ┐ lâcha David. └ Vraiment… je crois qu’il est l’incarnation du chaos, ou quelque chose comme ça.

– Pouah, ça, c’est juste typique des esprits d’Âme. ┐ répondit Danü en agitant la main. └ Ils sont tous un peu bizarres. Plus ils peuvent semer le bazar, mieux ils se portent !

– Tu ne les portes vraiment pas dans ton cœur.

– Et encore ! Je crois que je les aimais encore moins quand je n’étais pas Bruyère, mais cette idiote m’a contaminée. ┐


Un léger rire résonna, suivit de la voix de la Dame.


Les esprits d’Âme sont amusants.


Danü secoua la tête.


└ Ils sont terrifiants ! ┐


Leurs cristaux sont jolis.


└ Ils empestent la lune ! ┐


La lune n’est que l’autre face du soleil.


└ Ils sont BLEUS ! ┐


Les cristaux de David sont bleus, jolis, et sentent bon la lune.


└ Ils ont envahi ma chambre !! Mes dessins, mes tapisseries, tout est fichu ! Le seul but des esprits d’Âme, c’est de gâcher la vie de ceux de Matière ! Ils commencent par s’installer dans nos forêts, puis ils répandent leurs cristaux partout sur nos terres… et ensuite, c’est le chaos assuré ! Impossible de les déloger ! ┐


David hésita entre rire et grimacer.



Pendant que Danü continuait de pester contre les esprits d’Âme, et que la Dame la contredisait avec amusement, David laissa son esprit vagabonder.


Son regard dériva peu à peu, attiré par la lumière des cristaux. Ces derniers bloquaient toujours l’entrée de la chambre. Leur surface avait des reflets presque irréels.


C’était beau.


Sans vraiment réfléchir, il s’en approcha et tendit la main. Ses doigts effleurèrent la surface.


Froid et pourtant réconfortant.


David retint son souffle, puis laissa sa main se poser entièrement contre le cristal. Ses épaules se détendirent et doucement, ses paupières se fermèrent.


Il resta ainsi un moment. Il se sentait bien, en sécurité, comme s’il retrouvait quelque chose qu’il avait perdu depuis longtemps.


└ David ? ┐


Il sursauta et ses yeux se rouvrirent brusquement.


Danü était là, juste à côté de lui, la tête levée vers lui, ses grands yeux le fixant avec intensité.


Par réflexe, il retira sa main.


└ Non, continue. ┐ lança-t-elle aussitôt en secouant la tête. └ N’aie pas honte d’apprécier ta propre magie. Elle fait partie de toi. ┐


David hésita. Son regard alterna entre le visage de la jeune femme et les cristaux. Puis, lentement… il reposa la main dessus. Aussitôt, il se sentit de nouveau détendu.


Danü croisa les bras, pensive.


└ Je n’ai pas beaucoup de connaissances en magie d’Âme… ce n’est pas mon domaine. Mais si ça peut t’aider, je sais une chose : tu dois te concentrer sur tes émotions pour la pratiquer. ┐


David tourna légèrement la tête vers elle.


└ Mes émotions ? ┐


La voix de la Dame s’éleva alors.


Âme est le Divin de la lune, des sentiments, des émotions. L’incarnation de l’art de penser, de rêver, de créer.


Sa magie est aussi chaotique que ses esprits… elle aime vivre sans règles, au gré de ses envies.


Comme un artiste, elle n’a que l’imagination pour limite.


David baissa les yeux vers le cristal sous sa main.


Chaque mage d’Âme est différent. Mais comme chaque artiste, d’une certaine manière chacun s’inspire de ceux qui les as précédés, de ses aînés..


Il hocha lentement la tête.


└ S’inspirer de ses aînés… ┐


Il repensa aussitôt à Lucus. Une grimace lui échappa malgré lui.


└ Je devrais vraiment lui en parler… ┐ marmonna-t-il. └ Lui aussi, il fait des cristaux. Des très grands. Peut-être que… peut-être qu’il pourra m’aider.

– Des cristaux ? ┐ répéta Danü. └ Mais oui… Évidemment.┐


David fronça les sourcils.


└ Quoi ?

– Ta magie. Elle s’est manifestée comme ça parce que c’est ce que tu connaissais. ┐ expliqua-t-elle. └ Si tu as été en contact avec ses cristaux récemment, ça a forcément influencé tes pensées. Et ta magie d’Âme… elle s’est nourrit de ça. ┐


David fixa sa main. Le cristal. Lucus. Le souvenir de la caverne. Tout était lié, finalement ?


└ Ça veut dire que… ce n’est pas forcément sa forme définitive ? ┐


Danü haussa légèrement les épaules.


└ Chaque type de magie a ses affinités. ┐ répondit-elle, en le regardant droit dans les yeux.└ Mais au final… C’est toi qui choisis ce que tu en fais.┐


Choisir.


David resta immobile, la main posée contre le cristal. C’était assez déstabilisant. Avoir le choix, ce n’était pas quelque chose qu’il avait souvent vécu.


└ Au final, je ne sais toujours pas si je suis un Enfant et d’où je viens. ┐ soupira-t-il.


Danü lui tapota le coude affectueusement.


└ Mais tu sais où tu vas. C’est bien, non ? Et c’est pas grave si rien n’est certain, pour moi tu es un membre de la famille.

– De la famille ? ┐ répéta David.


Danü opina.


└ Bruyère ? Comment on appelle deux personnes qui ont des mères ou des ancêtres qui sont sœurs ? Ou qui sont liés d’une façon ou d’une autre ? ┐


Pour vous deux, j’utiliserais le mot cousins, je suppose.


└ Voilà ! Tu es mon cousin ! ┐


David ne s’attendait pas à ce que ces mots réchauffent autant son cœur.


Jusqu’alors, son lien avec les Dames n’était défini que par les taquineries de Carnyx.


Mais là, Danü n’avait aucune malice, elle le pensait sincèrement.


Il sentit ses yeux s’humidifier et effaça ses larmes naissantes d’un geste de main émotif.


└ Ça me va. Cousin, alors. ┐ sourit-il.



Avec toute la magie qu’il avait relâchée, David s’était vidé de toute son énergie.


Il sentit d’un coup la fatigue le rattraper et bailla, s’adossant à un cristal tout en s’asseyant au sol, les yeux papillonnant doucement.


└ Enfin ! Je me demandais quand tu allais t’écrouler. ┐ fit Danü en se plantant devant lui, le surplombant avec un air taquin, les deux mains sur les hanches. └ Bonne nuit.

– Quoi ? ┐ bâilla-t-il.


Il n’entendit jamais la réponse.

Il s’était endormi.


Lorsqu’il se réveilla la première fois, Danü dormait elle aussi, la tête posée sur ses genoux, un léger filet de bave coulant de sa bouche.


Ses cheveux étaient comme une immense couverture douce. David se sentait bien, et referma les yeux, se laissant de nouveau plonger dans les rêves.


Ce fut une main sur son épaule qui le réveilla la seconde fois. Il sursauta, perdu, et il lui fallut quelques secondes pour se souvenir d’où il se trouvait.


Carnyx était penché sur lui, les sourcils froncés. Non loin de là, Abelan fixait les lieux d’un air profondément affolé et revolté, tandis que Danü se tenait parfaitement droite et tentait poliment de la calmer. En vain, visiblement.


└ David. ┐


David cligna des yeux. Où était-il ? Ah, oui. Les cristaux, la magie, le temple.


└ Euh… Bonjour ?

– Qu’est-ce que vous avez foutu ? C’est quoi, ça ?!

– Je… euh… ┐ bredouilla-t-il. └ Magie ?

– Oui, merci j’ai vu. ┐ siffla Carnyx.


David se mordit la lèvre.


└ Disons que j’ai des progrès à faire ?

– Des progrès à faire ? ┐ couina Abelan en l’entendant. └ DES PROGRÈS À FAIRE ?! TU AS SACCAGÉ LE SANCTUAIRE !

– Je suis désolé ?

– Oh Divins… ┐ fit-elle en se prenant la tête entre les mains. └ Cela va prendre un temps fou à déblayer ! Des cristaux d’Âme ! Dans le temple de la Dame ! Sous MA protection ! Cela ne doit surtout pas se savoir ! Oh la la. ┐


David eut un peu de peine pour elle.


└ Maintenant, le temple est sous la protection des trois Divins. ┐ fit solennellement Danü, qui prenait un malin plaisir à la situation. └ La Magie offerte par Bruyère, la Matière offerte par Bryone, et l’Âme offerte par David.

– Ça ne marche pas comme ça !

– Je vais installer ma chambre dans la pièce des rituels. Et on va pouvoir refaire ma garde-robe. Toutes mes tenues, ainsi que mes bijoux sont dans la pièce scellée par les cristaux, et une jeune femme digne de ce nom ne peut pas rester avec la même robe éternellement. ┐ continua Danü, ignorant superbement la détresse de sa mère. └ Et il va me falloir un nouveau métier à tisser. Ça tombe bien, j’en voulais un plus grand. ┐



Tandis qu’ils rejoignaient les escaliers du sanctuaire pour quitter la Dame, Carnyx souffla à David :


« Il va falloir qu’on cause. Je pense que tu vas avoir pas mal de choses à me raconter. »


David hocha difficilement la tête. Effectivement… la discussion qui allait suivre une fois posés n’allait pas être de tout repos


Quelques secondes après, la voix de la déesse s’éleva dans ses oreilles, comme un murmure d’adieux :


Petite Âme perdue, ce fut un plaisir de t’accueillir en mon sein. Si tu apprends quelque chose au sujet de ton histoire, et que tu veux m’en parler, ou si tu cherches simplement un endroit où te reposer, tu seras toujours la bienvenue ici.


Un léger sourire étira les lèvres de David. Il appréciait vraiment Bruyère. Elle avait tout d’une déesse, d’une mère, et d’une amie. Les habitants de Mirthalen avaient beaucoup de chance d’être sous sa protection.


Et je te remercie, ce fut l’une des journées les plus divertissantes de ma pauvre vie scellée. N’hésite pas si tu souhaites revenir cristalliser un peu ma demeure. Ce fut fort distrayant, bien que je doute que ma gardesprit apprécie autant que moi.


Lorsque la voix de la déesse s’éteignit, celle de Danü s’éleva derrière lui.


└ David, attends ! ┐


Il s’arrêta, et elle le rejoignit en trottinant. Lorsqu’elle fut à sa hauteur, elle l’enlaça. Au diable les convenances !


└ Je confirme ce que dis Bruyère. Tant que tu es à Mirthalen, reviens quand tu veux ! Tu as juste à demander à me voir au temple et ils t’escorteront ici ! ┐


Abelan derrière elle ne semblait pas du même avis. Malgré toute sa bienveillance, David n’était pas certain qu’elle apprécie de le revoir de sitôt.


└ Et si tu veux venir me rendre visite en secret, il y à un passage. ┐ chuchota-t-elle, après avoir vérifié qu’Abelan ne les écoutait plus.└ Si tu sors du village et que tu longes la rivière jusqu’à arriver au dos du temple, il y à une fissure cachée derrière un buisson de fleurs écarlates.

– Comment tu sais ça ? Je croyais que tu ne pouvais pas sortir.

– Ce n’est pas moi qui passe par là. Disons que la prochaine gardesprit aime bien s’éclipser en douce pour rejoindre son tendre, et que je ne me gêne pas pour l’espionner au travers du lien.

– Danü ?! ┐ rit David.


La jeune fille haussa malicieusement les épaules.


└ Oh, et…┐ ajouta-t-elle d’une voix plus forte, en retirant ses boucles d’oreille. └ Tiens ! ┐


Elle les fourra dans les mains de David.


└ Qu’est-ce que ...?

– Garde-les en souvenir ! De toute façon j’en ferais faire d’autres quand on va refaire ma garde-robe. Elles sont baignées de ma magie, ça vaux cher ! ┐


Abelan tourna aussitôt la tête vers sa fille.


└ Danü ? Ce sont des bijoux sacrés en pierre de Dame, tu ne peux pas les distribuer au premier venu…

– Ce n’est pas le premier venu, c’est mon cousin. On a le droit de faire des cadeaux à sa famille, pas vrai ?

– ... Quoi ?

– Voilà, c’est réglé. Au revoir David, et préviens-nous quand tu auras vu tu sais qui pour tu sais quoi ! ┐ conclu Danü en lui tapotant le bras.


David hocha la tête, et serra les boucles dans ses mains.


└ Merci, je n’y manquerais pas.

– Désolée de ne pas avoir été plus utile que ça. Mais c’est ta faute aussi ! Qu’elle idée d’être aussi bizarre. ┐


David leva les yeux au ciel et partit, amusé.



- Bonus -



 
 
 

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