- 32 - Le passé d'Elliot
- 25 oct. 2024
- 38 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 déc. 2024
Partie 1 - Un serviteur pas comme les autres
Le lendemain matin, en remarquant que Tyra n’était pas venue les rejoindre, Öta se dirigea vers sa porte. Il supposait qu’elle avait profité du confort de sa chambre et dormait encore à poings fermés. Il toqua, mais personne ne répondit.
« Tyra ? Tu es réveillée ? » demanda-t-il. « Tyra ? »
Le silence. Il fit signe à une servante qui passait non loin. La vieille dame s’arrêta à son niveau et avant même qu’il n’ait pu lui poser la moindre question lui dit :
« Monseigneur, si vous cherchez, madame, vous n’la trouverez point ici.
– Comment ça ?
– Oui. Madame est partie aux aurores en compagnie de m’sieur Elliot pour visiter notre p’tite ville. Ils ne reviendront point avant ce soir. »
Öta remercia la servante et lui fit signe de reprendre ses activités. Comment ça, Tyra était partie visiter le village de Morthebois sans lui ? Sans même le prévenir avant ? Et pourquoi avec Elliot en particulier ? Parce qu’il lui avait fait visiter le château, ou bien parce qu’elle s’était rapprochée de lui ? Peut-être s’appréciaient-ils ? Cette idée l’agaça.
Contrarié, il traîna le reste de la matinée dans la cour du domaine. Lorsqu’il parvint aux jardins, il se reposa sur un banc et regarda dans le vide avec lassitude. Il venait de passer tant de jours en compagnie de Tyra que son absence lui paraissait étrange. Il se sentait vide sans elle.
Les pensées vagabondes, il ne remarqua pas immédiatement lorsque son père s’approcha.
L’homme s’arrêta à son niveau. Estelle dormait dans ses bras, d’un sommeil si profond que même la fin du monde n’aurait pu la réveiller.
« Et bien ? Que fait mon adorable fils seul dans les jardins ? Tu n’es pas avec ton amie ?
– Non. Elle est avec Elliot, ils visitent le village.
– Comment ça ? Tu ne les as pas accompagnés ? » demanda Ëten, surpris.
Öta soupira de désespoir.
« J’aurais bien aimé, mais ils ne m’ont même pas proposé. Ils sont partis sans moi.
– Oh. J’en étais sûr, elle n’a guère apprécié ton comportement hier soir n’est-ce pas ?
– C... Comment tu — ?
– Lorsqu’elle est partie, c’était évident que ce n’était pas à cause de la fatigue. » répondit Ëten en fronçant les sourcils. « Tu n’y es pas allé de main morte, tu ne l’as pas laissée s’exprimer une seule fois. Elle semblait si embarrassée que j’ai eu de la peine pour elle. »
Öta baissa la tête. Il ne s’était rendu compte de rien, mais si Tyra et son père affirmaient la même chose, il n’y avait pas de doute. Il détourna les yeux de honte.
« Alors ? » siffla Ëten. « Comment as-tu prévu de lui demander pardon ?
– Je lui ai déjà présenté mes excuses hier soir.
– À te voir pleurer de solitude sur ce banc, je n’ai aucun doute sur leur l’efficacité. »
Touché ! Öta grimaça.
« Si tu penses que tes piètres excuses suffiront, c’est que tu connais bien mal les femmes.
– C’qui ça qui connaît mal les femmes ? » fit Üter en arrivant.
Évidemment, l’homme avait le don pour arriver au bon moment. Comme si la situation ne mettait pas assez Öta mal à l’aise.
« Ton imbécile de neveu a froissé sa belle.
– Ce n’est pas ma belle. » grogna Öta en rougissant.
Üter fit une mine surprise.
« Aaaah ? Bah t’es pas dans la merde bon p’tit gars. Elle n’a pas l’air commode ta p’tite souris.
– Merci pour ces aimables conseils.
– Baaah, si ça peut t’aider, moi quand ma p’tite femme m’en voulait le mieux à faire c’était de déguerpir. » répondit Üter en s’asseyant à côté d’Öta.
« Fallait pas qu’je montre ma trogne dans les jours qui suivaient, sinon c’était la mort assurée.
– Il faut dire que tu as épousé la femme la plus irascible du village. » souffla Ëten. « Ami était vraiment… particulière.
– Une furie oui ! Je l’aimais, sa mort m’attriste, mais ses beuglements m’manquent pas du tout. »
Ëten sourit.
« Les cris de ma femme ne me manquent pas non plus.
– On est mieux seuls hein ? » rit Üter. « Tu faisais quoi toi quand ta p’tite noblette était mécontente ?
– Des cadeaux. C’était le meilleur moyen de l’apaiser. »
Öta fixa ses deux aînés avec un mélange d’embarras et de curiosité. Il n’osait pas parler, les écoutant avec attention.
« J’avais même ma petite technique. » expliqua Ëten avec amusement. « J’avais un tiroir secret dans lequel j’avais dissimulé plusieurs bijoux acquis en avance. Ainsi, dès qu’une dispute éclatait, j’étais d’ores et déjà prêt.
– Ohohoh, que c’est fourbe ça !
– Je la baratinais avec des "je l’ai fait faire spécialement pour toi, j’attendais le bon moment ma chérie." et ça marchait à tous les coups.
– Bon sang. Tu aurais du me dire ça y’a trente ans, j’aurais fait pareil, ça m’aurait évité bien des tracas. »
Öta n’arrivait pas à définir s’il était horrifié ou épaté par les magouilles de son père. Il râla :
« C’est bien beau tout ça, mais moi je dois faire quoi ?
– Qu’est-ce qu’elle aime manger ? » demanda Ëten. « On peut sans doute lui faire la surprise de servir son plat préféré ce soir ? Elle semblait déçue hier.
– Euh… Elle aime l’hydromel ? »
Üter pouffa. La première chose à laquelle Öta avait pensé était de l’alcool ? Voilà qui était amusant.
« Et bien, faisons du sanglier à l’hydromel. » décida Ëten. « Nous ouvrirons l’une de mes meilleures bouteilles pour l’occasion. »

Öta avait décidé de prendre les choses en main. Après avoir embrassé doucement le front de la petite Estelle, qui dormait toujours dans les bras d’Ëten, il laissa les deux hommes et se dirigea vers les cuisines.
« Messire ? Avez-vous besoin de quelque chose ?
– Je viens vous donner du travail. » répondit-il en posant les mains sur les hanches.
Öta leur expliqua durant plusieurs minutes ce qu’il désirait. Ce soir, il espérait que Tyra soit éblouie. La table serait digne d’elle.
« Et pour l’hydromel qui sera servi à table, vous pourrez le prendre dans la réserve personnelle de père. »
Satisfait, Öta quitta les cuisines en attrapant au passage une pomme dans laquelle il croqua avec plaisir. Alors qu’il montait les escaliers de pierre pour retourner à l’étage, une voix féminine s’éleva derrière lui :
« Messire Öta ?
– Oh ? Lina ! »
Öta redescendit aussitôt les escaliers en souriant, se dirigeant vers la femme qui l’avait appelé.
« Les rumeurs disaient donc vrai. » fit la femme en s’approchant de lui. « Vous êtes de retour au domaine.
– Oui. Mais je ne compte pas rester longtemps, ce n’est qu’histoire de quelques jours. Et toi Lina, que deviens-tu ?
– Comme vous pouvez le voir, je sers toujours votre père. Et depuis peu, je suis fiancée.
– Oh, mes félicitations alors. » se réjouit Öta. « Je le connais ?
– Merci, messire. C’est Gaspard.
– Le fils du boucher ? Je me souviens qu’il t’appréciait beaucoup. Je suis heureux pour toi. » approuva Öta en lui posant une main sur l’épaule. « Bon. Je vais te laisser, j’ai encore des choses à faire. »
Mais Öta n’eut pas le temps de s’enfuir. La jeune femme lui posa une main sur le torse en se glissant contre lui afin de lui souffler dans le creux du cou :
« Je ne suis pas encore mariée, alors si vous voulez reprendre nos petites escapades dans la grange…
– Hmmm merci Lina, mais ça ira. » répondit Öta en reculant après une seconde d’hésitation. « Je préfère que nous en restions là. »
Il s’éloigna d’un pas rapide, laissant la servante derrière lui. Mal à l’aise, il pria pour ne pas la recroiser durant son séjour.

La mauvaise humeur de Tyra s’était définitivement évaporée à l’instant où elle avait découvert la table. Un vrai banquet comme elle en avait toujours rêvé, des victuailles à ne plus savoir où donner de la tête, et… de l’hydromel ? Elle ne rêvait pas, n’est-ce pas ?
« Les repas fastueux ce n’est pas vraiment dans nos habitudes, mais nous avons une invitée de marque. » sourit Öta en tirant sa chaise pour qu’elle puisse s’asseoir. « Hier nous sommes arrivés trop tard dans la soirée pour changer le menu, mais l’erreur est enfin réparée.
– Attendez. Vous avez fait préparer tout ça pour moi ? »
Tyra mentirait en affirmant que ça ne la touchait pas. Elle n’avait jamais vu une table aussi remplie. Au village, lorsqu’ils mangeaient tous ensemble, ce n’était qu’une immense marmite et du pain. Là, elle ne savait plus où poser le regard.
« Oui. Le plat principal est Sanglier à l’Hydromel, nous nous sommes dit que ça te conviendrait.
– Ça sent si bon ! Merci Öta.
– J’aurais apprécié pouvoir m’en attribuer tout le mérite, mais l’idée est celle de mon père. »
Tyra leva les yeux sur Ëten, toujours intimidée par sa présence. L’homme lui fit un sourire avenant et elle se détendit légèrement.
« Profitez-en, c’est le meilleur hydromel que vous trouverez en ce pays. » fit-il quelques minutes plus tard, en servant un verre à Tyra.
À peine en eut-elle bu une gorgée que des étoiles se mirent à briller dans ses yeux. Il était délicieux !
« Père partage ton amour des bonnes boissons » expliqua Öta. « Je te montrerais sa cave, il possède une collection de bouteilles assez remarquable. Il en fait même importer de l’Est et du BordMonde.
– Y’en a qui dilapident tout leur argent en femmes… et ben lui, c’est en alcools. » rit Üter.
En voyant Elliot leur apporter une nouvelle cruche d’eau, rassurée par l’alcool et la bonne humeur de la tablée, Tyra prit son courage à deux mains. Elle demanda :
« Et pourquoi Elliot s’joindrait pas à nous ? J’aimerais beaucoup partager mon repas avec lui, il m’a beaucoup aidé aujourd’hui. Ça m’fait bizarre de manger pendant qu’il est debout derrière nous. »
Öta se tendit. Il échangea un regard avec son père, qui hocha la tête.
« Bien sûr. Faisons-lui une place si tel est le souhait de notre invitée d’honneur. » répondit Öta. « Elliot, tu peux aller te chercher une chaise et t’asseoir avec nous.
– Oui ! Mets-toi à côté de moi, y’a la place. » se réjouit la jeune femme.
Elliot s’exécuta, non sans lancer un regard paniqué en direction d’Ëten.
Öta regretta très rapidement d’avoir accepté. Le reste du repas, Tyra discuta avec le serviteur. Elle lui chuchotait des choses dans l’oreille et il lui répondait à voix basse.
Ils ne se connaissaient que depuis une journée et ils étaient déjà si proches ?
« Elliot, apporte-nous une nouvelle bouteille. » ordonna Öta d’une voix un peu trop sèche, jaloux.
Tandis que l’homme se levait, Tyra se tourna vers Öta et haussa un sourcil. Elle lui lança un regard désabusé qui signifiait « tu n’es vraiment qu’un idiot quand tu t’y mets ». Il fit la moue et se concentra sur son assiette.
Une fois le repas terminé, Öta se leva et proposa une balade digestive à Tyra. Tandis qu’ils quittaient le salon, laissant Ëten et Üter en grande discussion au sujet de leur enfance, Öta souffla :
« Je suis désolé pour hier. Je n’aurais pas dû agir ainsi. Dis-moi ce que je peux faire pour rattraper mon erreur ?
– C’est bon. » affirma Tyra en posant les mains sur les hanches. « J’suis plus en colère, mais tu pourras remercier Elliot pour ça. Il est doué pour prendre ta défense, il m’a fait promettre de te pardonner.
– Ah bon ? »
En sachant ça, Öta regretta aussitôt son attitude. Il avait jalousé l’homme toute la journée et durant tout le repas, alors que pendant ce temps il prenait sa défense ? Il se jura de lui présenter ses excuses dès que possible.
Rouge de honte, il tenta de changer de sujet tandis qu’ils arrivaient dans les jardins.
« Alors ? Vous avez visité Morthebois aujourd’hui ? Comment était-ce, tu as aimé ?
– J’ai pas vraiment vu le village. » répondit Tyra. « On est allé dans les bois. Mais pas ceux des lutins, j’te rassure ! Ceux de l’autre côté du domaine, près des marais.
– Ah bon ? Pourquoi ?
– Elliot m’a montré où trouver des baies. » sourit Tyra. « Il a deviné que j’étais abarianne et m’a dit que je n’avais pas besoin de me cacher ici. Ça me soulage tellement, si tu savais.
– Des baies ? » s’étonna Öta.
Il ne connaissait pas très bien la position de son père au sujet de ce peuple, mais l’homme n’avait jamais manifesté la moindre hostilité à leur sujet. Öta en avait conclu que le sujet le laissait simplement indifférent.
Ëten n’était pas un homme réputé pour sa piété après tout. Il s’acquittait de ses devoirs religieux simplement, car il n’en avait pas le choix.
Mais Öta n’avait pas songé que ce fait pourrait intéresser Tyra. Il oubliait sans cesse qu’elle cachait sa culture. En réfléchissant, ce ne devait vraiment pas être agréable.
« Oui, pour que je puisse me fabriquer de la peinture. Et il m’a montré de chouettes coins où je pourrais prier au calme. Ça m’aidera tu sais, avec mes.... angoisses. »
Elle avait prononcé le dernier mot dans un souffle. Öta lui posa une main sur l’épaule et se réjouit :
« C’est une excellente idée ! J’ai hâte de te voir maquillée. Mais je ne savais pas qu’Elliot connaissait si bien ta culture ?
– Il m’a dit que c’est parce qu’il était abarian avant de venir chez vous et de se convertir. » répondit Tyra. « Mais je ne sais pas de quel village il vient. J’ai oublié de lui demander. »

Après avoir terminé ses tâches journalières, Elliot avait insisté pour aider aux cuisines. Avec tout ce que le seigneur leur avait demandé de préparer pour le repas, deux mains supplémentaires n’étaient pas de trop.
Il fit la vaisselle sous les regards reconnaissants, mais surtout tristes de ses camarades. Tous étaient au fait que l’homme quitterait définitivement le domaine dans une lune, bien qu’ils ne sachent pas sa destination, et cela leur fendait le cœur.
Elliot était un modèle pour nombre d’entre eux. Il répondait toujours présent quant il s’agissait d’aider son prochain, ne rechignant jamais à la tâche. Il n’y avait pas plus fiable que lui.
« Encore merci. » fit l’une des cuisinières lorsqu’il eut terminé, en lui souriant chaleureusement. « Va te reposer maintenant. Allez, ouste ! »
Elliot acquiesça. Il posa son torchon et prit la direction de sa chambre. Il n’était pas opposé à une bonne nuit de sommeil, néanmoins en ce moment elles étaient souvent raccourcies par les pleurs de Estelle.
La petite dormait dans sa chambre afin qu’il puisse la surveiller et s’occuper d’elle. Estelle avait besoin de beaucoup de soins et d’attentions et comme il était prévu qu’il parte avec elle dans le Sud, la tâche lui avait été naturellement confiée.
Et il devait bien avouer qu’il adorait cette petite fille. Elle était son rayon de soleil, sa joie de vivre. Il n’avait jamais autant apprécié un enfant. Sa présence auprès de lui le rendait profondément heureux.
Penser à elle fit sourire l’homme.
Il monta les escaliers et entra dans le couloir en bâillant, priant pour que la petite soit calme cette nuit. Il ne remarqua pas l’ombre se faufilant derrière lui.
Soudain, sans comprendre comment, il se retrouva adossé contre un mur. Öta lui faisait face et dévisageait les sourcils froncés. Elliot écarquilla les yeux.
« M... monseigneur ?
– Elliot. Je dois te parler.
– O... Oui ? Que puis-je faire pour vous ?
– Est-ce que c’est vrai que tu étais abarian avant ? Et pourquoi c’est toi qui accompagnes Estelle dans le Sud ? Qui es-tu réellement ? D’où viens-tu ? Je me rends compte que je ne sais rien de toi. »
Elliot déglutit et répondit d’une voix calme :
« Monseigneur, vous avez déjà deviné n’est-ce pas ?
– Tu es sudan ? »
Elliot acquiesça. Öta recula et se frotta la nuque en marmonnant. Il releva la tête et demanda :
« Depuis combien de temps Père le sait ? Et ma mère était-elle au courant ?
– Votre père l’a toujours su, mais a gardé le secret pour ma sécurité. Si votre mère l’avait appris, je n’aurais pas vécu bien longtemps. Vous savez ce qu’ils font aux personnes comme moi, n’est-ce pas ?
– Le bûcher. » soupira Öta. « C’est donc pour ça que tu ne m’as jamais rien dit sur ton passé ? Tu avais peur que je te dénonce ?
– Monseigneur, j’ai toujours eu confiance en vous. Vous ne m’avez simplement jamais posé la question. »

Aussitôt, Öta s’en voulu. Elliot n’avait pas tort. À aucune reprise il n’avait tenté d’en savoir plus à son sujet. Il n’y avait tout simplement jamais pensé.
Elliot était présent depuis si longtemps dans le domaine qu’il était devenu comme une partie du paysage. Un élément dont la présence était indéniable, mais auquel on ne prêtait pas plus attention.
Öta oubliait parfois qu’il était autre chose que le serviteur de son père, autre chose que cette force paisible qui était toujours là pour résoudre ses problèmes. C’était une personne, avec sa propre histoire et son propre vécu.
Lui qui pensait avoir appris la leçon. Il se sentait terriblement bête.
« Elliot ? Je suis désolé d’avoir été aussi brusque avec toi. » soupira Öta avec embarras. « Tu veux bien me parler de toi ? D’où tu viens et comment tu es arrivé ici ?
– Il était temps. » répondit Elliot en souriant.
Öta écarquilla les yeux. Elliot lui souriait ? Vraiment ? Ayant remarqué sa réaction, Elliot lui fit un clin d’œil.
Öta s’étouffa de surprise. Il toussa pour reprendre contenance, tandis que le serviteur perdait son sourire et se précipitait vers lui.
« Monseigneur, en ai-je trop fait ? Pardonnez-moi, je —
– Non, non. » répondit Öta en le repoussant gentiment. « C’est bon. »
Elliot recula. Il avait repris son expression habituelle et croisé les bras dans son dos, le tout dans une tentative peu concluante de paraître neutre pour camoufler sa gêne.
« Dans ce cas Monseigneur, si vous souhaitez poursuivre cette discussion nous devrions changer d’emplacement. Cela pourrait s’avérer problématique si une personne nous entendait.
– Ah, oui. Tu as raison.
– Par conséquent, je vous propose de me suivre dans ma chambre. Nous y serons à l’abri des oreilles indiscrètes. »
Öta sourit, narquois.
« Aaah, dans ta chambre ? Est-ce une proposition ? » le taquina-t-il. « J’ai entendu dire que les sudans étaient très libérés à ce sujet.
– Monseigneur, cela ne vous regarde en rien. Et je vous rappellerai également que j’ai changé vos couches.
– Pfft. C’est même pas drôle. »

En entrant dans la chambre de Elliot, Öta trébucha. Il poussa un petit cri aigu et se rattrapa à l’un des seuls meubles de la pièce. La commode tangua et Elliot se précipita pour empêcher les deux de tomber. Des livres glissèrent et se répandirent au sol sous le regard penaud d’Öta.
« Merci. » couina Öta en se redressant. « Je suis désolé. Je n’ai plus vraiment l’habitude de porter des talons, je n’arrête pas de trébucher aujourd’hui.
– Ce n’est pas grave. » murmura Elliot en ramassant les livres.
Il les redéposa soigneusement sur la commode en prenant le temps de refaire une pile parfaite. Satisfait, il s’épousseta ensuite et continua :
« Mais je dois vous avouer que je ne comprends guère l’intérêt de ces chaussures. Ce ne doit pas être très confortable.
– Ce n’est qu’une question d’habitude. » répliqua Öta en haussant les épaules. « Et c’est joli. Les cuissardes à petits talons ça met bien en valeur mes jambes.
– Je vois. Je vous remercie pour ces explications. »

Öta croisa les bras et ronchonna :
« Ça ne va pas du tout. Dans ce genre de situation Elliot, tu dois t’extasier sur mes belles jambes, me dire que j’ai raison que ça me met merveilleusement bien en valeur et que je suis le plus bel homme du domaine à n’en point douter.
– Oh. » répondit Elliot. « Monseigneur, vos jambes sont magnifiques, vous avez raison de porter ces chaussures. Vous êtes le plus bel homme du domaine à n’en point douter.
– Elliot. » souffla Öta en se massant la tempe. « Je disais ça pour plaisanter. Je te taquinais.
– Ah. Veuillez accepter mes excuses, je n’avais point saisi. » paniqua-t-il « Non pas que votre humour soit défaillant, bien sû—
– Tu as gagné, j’abandonne. » gloussa Öta.
Il s’assit sur le lit et regarda autour de lui. Estelle dormait dans son petit lit. Öta soupira de soulagement en réalisant que le bruit ne l’avait pas réveillée.
« Tu n’as pas peur qu’en discutant ici, nous la dérangions ?
– Estelle est une marmotte. » répondit-il simplement.
Öta hocha la tête.
« Donc, t’es vraiment sudan ? Ce n’est pas une blague ?
– Oui, monseigneur.
– Mais t’avais quoi, quinze ans, quand t’es arrivé ici ? Comment un gamin du sud s’est retrouvé à travailler pour un seigneur nordan ? »
Elliot s’assit à son tour sur le lit. Il regarda le mur avec une pointe de tristesse dans le regard avant de répondre :
« J’avais quinze ans, mais dans la stupidité de la jeunesse je m’étais persuadé d’être déjà un adulte. »
Partie 2 - Le passé d'Elliot
« Je suis né au sein du GéantRouge, une vieille cité sudante près des terres indomptées… »
C’était un lieu paisible sous la protection des abarians. Elliot se souvenait de son soleil, chaleureux et réconfortant, qui les accompagnait toute l’année. Il y faisait bon vivre.
La chaleur du plus intense des étés nordans atteignait avec peine celle de leurs printemps. Mais tous les habitants étaient accoutumés à ce climat typique du Sud profond.
Elliot avait grandi dans cet environnement paisible avec comme principal modèle son père, un soldat de l’armée sudante dont les exploits lui étaient narrés par sa mère chaque soir.
Il n’avait qu’un rêve : devenir aussi admirable que lui. Fort, valeureux, protecteur et vertueux.
Alors, ce fut tout naturellement qu’au jeune âge de douze ans, il décida de s’enrôler également dans l’armée. Il n’avait qu’un désir : combattre aux côtés de son père pour son pays.
Et ce fut au bout de deux ans de formation que son souhait fut exaucé lorsque son escadron fut choisi pour mener une attaque dans le Nord sous son commandement. Elliot était certain que son père avait fait jouer son influence pour leur obtenir une mission simple à ses côtés.
Et ce fut ainsi que le Nord vint à lui.

Cette mission était des plus simples. Le groupe avait comme ordre de mettre le feu à quelques villages nordans afin d’attiser les tensions entre les deux royaumes.
La guerre entre le Sud et le Nord était sournoise. Un concours de patience, chacun tentant de pousser l’autre vers ses derniers retranchements.
Les deux royaumes avaient beau être sous la protection de deux rois différents, ils avaient un ancêtre commun : Éclat.
Cet homme immortel, dieu du culte éclaiste, était le fondateur de ces deux royaumes.
Autrefois, le Nord et le Sud ne faisaient qu’un. Mais tout avait changé lorsque ses deux fils en avaient hérité.
Lorsqu’il s’était retiré du monde bien des siècles auparavant, Éclat leur avait fait signer un pacte magique leur interdisant de s’en prendre l’un à l’autre. Pacte que le dieu avait évidemment gardé auprès de lui en s’exilant, empêchant toute tentative de le détruire.
Les deux fils étaient depuis longtemps morts, remplacés par leurs descendants, mais le pacte demeurait dans les mémoires. Personne ne savait s’il était toujours actif, mais aucun roi ne voulait risquer sa vie aussi bêtement.
Est-ce qu’ordonner le trépas de l’autre roi était compris dans les interdits ? Est-ce qu’attaquer frontalement les terres avec une grande armée en faisait partie ? Qu’avaient donc décidé leurs ancêtres ?
Les pouvoirs d’Éclat étaient bien trop puissants pour être pris à la légère.
Mais le Nord et le Sud se haïssaient. La paix était impossible. Leurs opinions, leurs lois, leurs religions… tout les opposait.
Le Nord était une terre conservatrice, prônant la supériorité des humains et l’esclavage des autres races. Ils interdisaient la magie, les cultes polythéistes, et toute forme de différence.
Au contraire, le Sud prônait la liberté de tous. Les Orians y gouvernaient, les Abarians y étaient libres et les géants y possédaient même leurs propres terres.
Ce n’était pas un royaume parfait, loin de là, mais Elliot était fier des valeurs transmises par sa patrie. Et comme tous les autres sudans, sa volonté de sauver les nordans afin de leur offrir la véritable liberté était exacerbée par les discours de son dirigeant.
Ce fut donc avec fierté qu’il comptait participer à sa première attaque. Brûler un village nordan n’était pas glorieux, mais ce genre de petite escarmouche n’était pas comprise dans le pacte.
Les soldats sudans s’attaquaient aux hameaux et aux villages, pour pousser le Nord à riposter. Pour pousser le peuple à haïr ce roi couard qui ne faisait rien pour les protéger.
Ils espéraient que ces derniers fassent le premier pas, se défendant plus violemment que le Sud. Tout cela pour briser le pacte d’antan.
Car après tout si les Nordans finissaient par craquer, ce serait eux qui hériteraient de la punition divine. Ce serait eux les responsables.
Et une fois le pacte brisé, les Sudans pourraient enfin s’attaquer réellement au Nord et en prendre possession sans risquer la vie de leur propre monarque.

Au départ, tout était tel qu’Elliot l’avait imaginé.
Le voyage en bateau pour rejoindre le Nord en longeant les récifs, l’accueil au port clandestin dans la joie et l’ivresse typique des sudans, la découverte des paysages glacials de ce nouveau pays en rejoignant la plus proche cité… tout était parfait.
C’était dans les caves d’une vieille auberge de Varech que les sudans se retrouvaient.
Le soir de son arrivée, il avait pu y découvrir d’anciens compagnons de son père. Des soldats qui se cachaient en attendant leurs prochaines attaques, et qui les accueillirent avec un sourire aimable.
« Nous n’avions pas besoin de renforts pour l’instant, et encore moins de nouvelles recrues. » avait murmuré l’un dans l’oreille du père d’Elliot, qui avait répondu à voix basse :
« C’est moi qui en ai fait la demande. Je veux que mon fils puisse faire ses preuves.
– Ce n’est encore qu’un gosse.
– Plus pour très longtemps. Si tout se passe bien, il recevra son soleil noir à notre retour. »
Elliot s’était senti rassuré en entendant les paroles de son père. Il n’avait rien dit, faisant mine de ne pas avoir entendu, mais au fond de son cœur il était plus fier et motivé que jamais. Bientôt, il serait enfin reconnu comme un adulte.
« C’est ton père l’homme avec la cicatrice ? »
Une voix féminine le fit sortir de ses pensées. Une jeune femme aux cheveux noirs et au nez constellé de taches de rousseur le regardait avec curiosité. Il hocha la tête.
« Il a l’air fort ! » s’exclama-t-elle en croisant les bras derrière le dos. « Les autres disent que c’est le meilleur guerrier dans la pièce, j’aimerais bien voir ça.
– Moi aussi. J’ai hâte d’être demain soir.
– Tu ne l’as jamais vu combattre ? Quoique c’est logique, t’es encore qu’une fillette. Il a pas dû t’emmener combattre avec lui.
– J’suis un garçon je te signale ! Et je ne suis plus un enfant ! » rétorqua-t-il, vexé. « D’ailleurs après l’attaque de Mirebois, je recevrais mon soleil noir.
– Ton quoi ? »
Elliot cligna des yeux, surpris. Comment ça, elle ne connaissait pas le soleil noir ? Tous les sudans le connaissait, même lorsqu’ils n’étaient pas abarian.
« Myrin, laisse ce pauvre garçon tranquille. » fit soudain un homme en s’approchant. « Je t’ai déjà dit plusieurs fois que t’as rien à faire ici. Retourne aider ta mère à l’auberge ou j’te botte ton joli p’tit cul. »
Il posa une main sur l’épaule de Elliot et fit signe à la jeune femme de déguerpir. Elle ne se fit pas prier, trottinant sans un regard en arrière pour retourner à l’étage.
« Alors, elle est mignonne ? » fit l’homme. « C’est ton genre de gonzesse ?
– Euh… » bredouilla Elliot, pris de court. « Je.. euh…
– J’te charrie petiot. Mais évite de traîner avec les gens de l’auberge, faudrait pas qu’tu t’attaches.
– Ce sont des nordans ?
– Ouais. Des rebelles. C’est pas les seuls qu’tu rencontreras dans l’Nord, crois-moi. »
L’homme lui tapota l’épaule et recula.
« Allez, va rejoindre tes compagnons. »

Entre le vacarme de ses camarades qui buvaient encore et l’appréhension du lendemain, Elliot s’était rendu compte qu’il était incapable de dormir. Son cœur battait trop vite et le fourmillement incessant de ses pensées l’empêchait ne serait-ce que de se reposer.
Il se leva et quitta sa couche de fortune sans un bruit. Il espérait qu’en prenait l’air, il parviendrait à se calmer.
Et il n’avait pas tort. L’air froid de la nuit couplé à l’obscurité ambiante était étrangement rassurant. Il soupira et s’adossa au mur de la taverne en regardant le ciel d’un œil vide.
« Alors ? Tu ne profites pas avec les autres ? »
Myrin s’approcha. Elle revenait du puits, un seau rempli dans les bras. La jeune femme le déposa au sol et posa les mains sur les hanches, en attente d’une réponse. Elliot frissonna.
« Je ne suis pas très sociable. Et je n’arrivais pas à dormir.
– Ah ça, j’te comprends. Depuis qu’ils traînent ici, moi aussi j’ai dit adieu à mon sommeil.
– Ça fait longtemps que vous servez de base ?
– Mmmh. » Myrin fit mine de réfléchir. « Je crois que ça fait bien sept ou huit ans maintenant.
– Quoi ? Vraiment ?
– Oui, mais tu sais les sudans ça va, ça vient. J’sais pas trop ce qu’ils font, mais ils ne sont pas là tout l’temps.
– Je vois. »
Elliot hocha la tête en remerciement pour les informations et retourna à sa contemplation du ciel. Myrian s’adossa au mur à côté de lui.
« Tu savais que les étoiles sont des paillettes de magie blanche ? Des résidus de ce qui a été usé dans la journée. » fit Elliot. « Pour cette raison, j’ai toujours cru qu’il n’y aurait pas d’étoiles dans le ciel du Nord.
– Parce que nous n’avons pas le droit de pratiquer la magie ?
– Oui. Mais je me suis trompé. »
Myrin sourit.
« Peut-être que des nordans utilisent la magie en secret. En tout cas moi si j’en avais été capable, je ne sais pas si j’aurais su me retenir de jouer avec.
– Les lois nordantes sont si idiotes.
– C’est vrai qu’il y’a des progrès à faire. »
Ils échangèrent un sourire. Soudain, une voix féminine appela Myrin depuis la taverne.
« Myrinelle ! Cette eau, elle arrive ?! »
La jeune femme soupira et se baissa pour ramasser son seau. Elle fit un petit signe de tête à Elliot, qui le lui rendit.
« Ma mère va me tuer si je traîne encore. Mais c’était un plaisir de discuter avec toi.
– De même. »
La jeune femme fit mine de partir, avant de se retourner. Elle hésita, regardant autour d’elle comme pour vérifier que personne ne les entendait, puis chuchota :
« Par contre, juste un conseil : reste loin de Gernald.
- Gernald ? » répéta Elliot.
Il avait encore des difficultés à nommer chaque personne rencontrée ce soir. Trop de noms et pas assez d’énergie.
« L’homme qui nous a interrompus tout à l’heure. » siffla t-elle, une pointe d’angoisse dans la voix . « Ne reste jamais seul avec lui et garde un maximum tes distances.
– Comment ça ? Pourquoi ?
– Désolé, je dois vraiment y aller. » souffla t-elle en s’éloignant, alors que la voix féminine l’appelait de nouveau.

Lorsque le petit groupe avait quitté l’auberge à l’aube, Elliot avait pu apercevoir Myrin en se retournant une dernière fois. Elle était en partie dissimulée dans l’encadrement de la porte.
Il lui avait fait un signe de la main pour lui dire au revoir, mais elle n’avait pas semblé le remarquer, trop occupée à fixer Gernald en fronçant les sourcils. Qu’avait-il fait pour qu’elle se méfie de lui à ce point ? Pourquoi lui avait-elle conseillé de l’éviter ?
Elliot commença à le comprendre bien trop rapidement.
Durant le voyage, l’homme s’approcha à de nombreuses reprises pour lui parler. Il lui caressait les épaules en chuchotant dans son oreille, lui touchait les bras et surtout… ses mains étaient bien trop baladeuses.
Elliot se sentait terriblement mal à l’aise lorsque les doigts de l’homme effleuraient ses fesses alors qu’il faisait mine de toucher son dos.
« Ton père m’a dit que tu t’débrouillais assez bien avec une épée. » murmura Gernald. « Après l’attaque, s’tu veux on pourra s’entraîner ensemble, juste tous les deux.
– J… Je… Je ne sais pas trop. »
Personne ne semblait remarquer le comportement de l’homme. Ou plutôt, personne n’y prêtait attention. Pas même le père de Elliot, qui était si concentré à mener le groupe qu’il ne lui avait pas adressé la parole une seule fois depuis la veille.

Ils avaient installé un petit campement aux abords du village de Mirebois, caché par les arbres. Le groupe était constitué de trois vétérans ainsi que de quelques novices, les camarades de Elliot qui comme lui participaient pour la toute première fois.
« … et lorsque ce sera fini, nous nous retrouverons à cet endroit. » conclut le père de Elliot, après de longues explications.
Il faisait nuit noire lorsqu’ils décidèrent de lancer l’attaque. Le visage couvert par une capuche sombre, Elliot se faufila à la suite des autres. Enfin !
Depuis le temps qu’il attendait, il avait du mal à le réaliser.
Mais rien ne se passa comme prévu. Ils ne s’en rendirent compte que trop tard.
« Fuyez !
– C’est une embuscade ! »
La dernière chose que vit Elliot avant de s’enfuir fut la poitrine de son père transpercée par une flèche et son corps s’effondrer sur le sol.
Combien de temps Elliot couru au travers de la forêt ? Il ne saurait le dire.
Mais lorsqu’il fut certain qu’il n’était pas suivi, il s’adossa à un arbre et s’écroula.
Il lui fallut un temps interminable pour reprendre sa respiration. Bon sang. L’image de son père tombant sous ses yeux s’était gravée dans ses paupières. Il n’arrivait pas à s’en défaire.
Elliot se recroquevilla sur lui-même. Quel piètre guerrier il faisait ! Fuir dès le premier obstacle était indigne d’un soldat sudan. Il se répétait qu’il aurait dû se battre et mourir avec les autres.
Et qu’allait-il devenir maintenant ? Comment allait-il annoncer la nouvelle de son échec à sa mère et ses sœurs ? Comment allait-il leur annoncer la mort de son père ?
Il se torturait ainsi depuis des heures lorsque l’aube se leva. La lumière du jour lui fit reprendre ses esprits et c’est à moitié conscient qu’il se décida à bouger.
Il était hors de question de retourner à Mirebois, et il allait devoir faire attention à ne croiser aucun soldat dans les bois. Les hommes devaient sans doute encore chercher les fuyards.
Ne sachant plus exactement où se trouvait le camp, Elliot tenta de se fier à son instinct. Et c’est avec stupeur qu’il réalisa que durant tout ce temps, il n’était en réalité pas très loin.
Lui qui pensait s’être enfui dans le mauvais sens !
Au bout de quelques minutes de marche, il entendit les voix de deux hommes. Il reconnut immédiatement celle de Gernald. Son timbre rauque le fit frissonner. S’il y avait bien une personne qu’il aurait aimé voir disparaître dans l’attaque, c’était lui.
Il s’approcha discrètement et décida d’écouter la conversation avant de s’annoncer.
Il n’avait pas confiance en Gernald, l’homme dégageait quelque chose de bien trop malsain et ne lui avait définitivement pas fait bonne impression.

« C’est cette salope de Myrinelle, j’en suis sûr ! » gronda Gernald en frappant un arbre.
Il était visiblement saoul et en compagnie de l’autre vétéran qui avait guidé le groupe. Ils avaient donc réussi à fuir ? Mais aucune trace du moindre novice. Elliot grimaça, réalisant que la situation s’annonçait encore plus délicate que prévu.
« C’est elle qui a vendu la mèche !
– Gernald, calme-toi. » répondit l’homme qui l’accompagnait.
« Me calmer ? Putain tu t’fous d’ma gueule ?! »
Gernald cracha avant d’ajouter d’une voix plus basse.
« Ces derniers temps elle s’laissait moins faire, j’ai dû la recadrer plusieurs fois. J’suis certain qu’elle nous a trahis pour s’venger. Tout est de sa faute.
– Je l’ai jamais sentie cette gonzesse, avec ses yeux de fouine là.
– J’lai vue faire les yeux doux à l’un des gamins. Il a dû lui dire où on allait, et cette grognasse a tout balancé aux nordans. »
L’autre vétéran hocha la tête et croisa les bras.
« Je savais bien qu’on n’aurait pas dû garder en vie ces gens si longtemps. » fit-il d’un ton désapprobateur. « C’est toi qui as refusé de m’écouter.
– J’ai été con, d’accord ? J’pouvais pas me séparer de son p’tit cul. Et ses cris quand j’la prends, c’était pas possible de résister. T’aurais fait pareil à ma place. »
Elliot entendit les deux hommes rires, et sentit la nausée l’envahir.
« T’sais quoi ? J’vais retourner à l’auberge et m’la faire. J’vais la baiser si fort qu’elle va en crever. Oh oui, j’vais lui faire regretter de nous avoir livrés.
– On devrait d’abord s’occuper des nôtres, tu crois pas ? » répondit l’autre homme. « Peut-être que des novices ont réussi à s’en sortir.
– S’il y a des survivants, ils ont été capturés et seront exécutés demain. J’ai aucune envie d’risquer ma peau pour des gosses.
– Pas faux. Dans ce cas, traînons pas ici. »
Elliot sentit la colère monter en lui et se laissant entraîner par une pulsion totalement irréfléchie, il se leva et sortit des fourrés. Les deux hommes se retournèrent vers lui, surpris.
« Alors c’est donc ça la fine fleur des soldats sudans ? Des ivrognes et des violeurs ? »
Elliot s’avança, les sourcils froncés. Il leva le menton et ajouta avec mépris :
« Pathétique. »
Les deux hommes devinrent rouges.
« La p’tite pucelle s’est réveillée on dirait. Mais elle ferait mieux d’mesurer ses paroles. Elle a plus son p’tit papa pour la protéger.
– Vous êtes répugnants. À votre place, j’aurais honte de moi.
– Ose répéter pour voir, gamine. . » fit l’autre homme en s’approchant, la voix empâtée par l’alcool.
Elliot esquiva agilement son coup de poing et lui fit un croche-patte. L’homme tomba au sol dans un bruit sourd. Il ramassa alors la casserole au centre du campement et lui abattit sur la tête avec rage.
Mais il n’eut ensuite pas le temps d’éviter le coup de Gernald. Il tituba, la lèvre fêlée et le goût du sang s’immisçant dans sa bouche.
Gernald profita alors de cet instant de faiblesse pour l’attraper par le col et le plaquer contre un arbre. Il tenta de se débattre, mais la poigne de l’homme le maintenait fermement sans effort.
« Lâchez-moi !
– Laisse-moi réfléchir ? Non. »
Gernald avait déplacé sa main sur le cou de Elliot, qui commençait à s’étouffer. Sa vision se troublait tandis que l’homme le fixait avec amusement.
« J’voulais te baiser, mais t’voir clamser c’est plus amusant finalement. Et puis, j’trouverais toujours une utilité à ton joli cadavre.
– Va… Va te faire…
– Et t’sais quoi ? Vu le désastre de l’attaque, personne saura que c’est moi qui t’ai achevé. »
Elliot se débattait toujours désespérément, tentant de se défaire de la poigne de l’homme. Il tendit la main, sentant ses forces faiblir, et murmura en concentrant toute l’énergie qu’il lui restait au moment où il toucha le cou de l’homme, insufflant de la magie dans ses doigts.
Soudain, Gernald le lâcha.
Il s’effondra au sol. Il porta les mains à son cou en suffoquant :
« Tu.. Tu… m’as… fais… quoi ? J’arrive… plus… à… respirer. »
Elliot ne répondit pas. Il toisa l’homme de haut, le fixant avec dégoût. Gernald poussa un dernier râle avant de s’écrouler, la bave aux lèvres.
Elliot se pencha et fit rouler son corps pour récupérer son épée. Il prit sa bourse et celle de l’autre vétéran.
« Hé, Gernald, tu sais quoi ? » fit Elliot en se retournant une dernière fois. « Vu le désastre de l’attaque, personne ne saura que c’est moi qui t’ai achevé. »
Mais une fois loin du campement et l’adrénaline retombée, il s’adossa à un arbre se passa la main sur le visage.
« Bon sang… qu’est-ce que j’ai fais ? »

Elliot était maintenant seul dans un royaume qu’il ne connaissait pas. Il hésita sur la marche à suivre. Que pouvait-il faire maintenant ?
Devait-il rejoindre les soldats qui n’avaient pas participé à l’attaque au risque de tomber dans un piège ?
Si Myrinelle était réellement à l’origine de ce carnage, les soldats restés à l’auberge étaient sans doute être déjà entre les mains des Nordans.
Mais si ce n’était pas elle ? Et si Gernald s’était trompé ? Elliot pourrait alors retrouver les siens et leur expliquer ce qu’il s’était passé ? Il pourrait les prévenir du danger et prévenir un nouveau bain de sang.
Il réalisa qu’il n’avait pas vraiment d’autre choix à sa disposition.
Ce fut d’une marche prudente qu’il prit la direction de Varech. Il ne se souvenait pas très bien du chemin et préférait s’abstenir de croiser des soldats nordans en route.
Le trajet lui prit trois jours. Dans l’impossibilité de se rappeler de la route initiale, Elliot se perdit plusieurs fois, se faufila dans la grange d’un fermier pour y dormir, et du plusieurs fois faire un détour pour éviter de se faire voir.
Et durant tout ce temps, il repensa à tout ce qu’il s’était passé. Elliot ne regrettait absolument pas d’avoir tué les deux vétérans. Il s’en félicitait, satisfait d’avoir supprimé deux monstres.
Dans son village, ce qu’ils avaient fait à Myrinelle était considéré comme l’un des crimes les plus atroces possibles. La profanation de l’âme et du corps d’autrui.
Les déchets dans leur genre étaient exécutés après avoir subi un châtiment d’une violence équivalente à leur pêché. Elliot n’avait fait que son devoir et savait que son village serait fier de lui. Mais il réalisait aussi que cet acte était en contradiction avec son rôle de soldat sudan.
Il avait trahi ses compagnons en tuant ses supérieurs. S’il voulait garder la vie, personne ne devait l’apprendre. Il comprenait que ce secret le poursuivrait toute sa vie. Et serait-il capable de continuer à combattre aux côtés d’autres soldats après ça ?
Il n’en avait aucune idée. Elliot soupira en fixant ses mains.
Le pire dans toute cette histoire, c’était qu’iI ne comprenait toujours pas ce qu’il s’était passé.
Cette question le taraudait.
Il avait sans aucun doute utilisé de la magie blanche, mais c’était bien la première fois qu’il s’en servait de cette manière. Habituellement, elle n’était qu’un outil de prière pour lui. Lors de l’altercation, il avait agi par pur instinct de survie. Il se savait incapable de reproduire ce geste en pleine conscience.
Il ferma les yeux, fatigué.
« Heureusement que le jour s’était levé. » murmura-t-il pour lui-même. « Merci cher Soleil, sans toi je serais sans doute mort à l’heure qu’il est. »

L’auberge était vide. Elliot grogna de frustration et donna un coup de pied dans un bol de bois qui traînait au sol.
Un combat avait visiblement eu lieu ici. Des traces de lutte et des taches de sang parsemaient la salle. L’odeur de la mort y rôdait encore. La quantité de sang ne trompait pas.
Ce n’était pas une simple exécution, mais un massacre. Que s’était-il passé ?
Elliot soupira. Était-ce vraiment important ? Il était définitivement seul maintenant, perdu en territoire hostile sans aucun espoir de revoir les siens.
« Foutu pour foutu… » siffla-t-il s’approchant des placards derrière comptoir. « Ils doivent bien avoir quelque chose à boire ici. »
Il en extirpa une bouteille qu’il fixa d’un regard vite, avant de l’ouvrir. Il en but plusieurs gorgées, puis s’assit alors sur le comptoir pour continuer de la siroter.
« J’aurais peut-être mieux fait de crever avec mon père », murmura t-il.
Soudain, il entendit du bruit à l’extérieur. Il se redressa légèrement, aux aguets.
« Vous êtes sûr que c’est lui ?
– Il correspond à votre description. Un garçon blond aux yeux bleus, avec un grain de beauté sous l’œil.
– Parfait. Laissez-moi maintenant.
– Quoi ? Vous ne pouvez pas y aller seul ! Il est armé—
– D’accord d’accord, je ferais attention.
– Mais, monseigneur… »
Elliot se leva aussitôt et porta la main à son épée. Il était donc recherché ? Que devait-il faire ? Se cacher ou prendre l’ennemi par surprise ? S’il se postait près de la porte, il pourrait l’abattre facilement.
Il hésitait quand soudain quelqu’un toqua doucement à la porte.
« Elliot ? Elliot, c’est toi ? C’est ton père qui m’envoie. »
Elliot baissa son épée, surpris. Comment ça, son père ? N’était-il pas mort lors de la bataille ?

Elliot sentit l’espoir l’envahir, mais le balaya aussitôt en secouant la tête. Non ! Ce n’était pas possible. Était-ce un piège ?
« Elliot ? Je peux entrer ?
– Allez-vous-en ! » cria le garçon. « Si mon père veut me voir, qu’il vienne de lui-même ! »
Il entendit l’homme soupirer de l’autre côté. La porte s’ouvrit alors doucement, laissant paraître le visiteur. Elliot fronça les sourcils.
Un Etris de grande taille et aux longues cornes ? Il ne connaissait qu’une personne correspondant à cette description, et ça n’était clairement pas une bonne nouvelle.
Que diable faisait le seigneur de Morthebois ici ?
Il tendit son épée devant lui. C’était sa chance. S’il tuait l’homme, il apporterait une victoire à son pays ! C’était l’occasion de venger ses camarades.
C’était le moment ! Mais dans ce cas, pourquoi tremblait-il ? Pourquoi ses jambes refusaient-elles de bouger ?
« Pas de ça avec moi gamin. » gronda le seigneur en s’approchant. « Range cette épée ou tu vas finir par blesser quelqu’un.
– C’est le but ! Reculez ou bien je n’hésiterais pas à —
– Si tu voulais vraiment m’attaquer, tu l’aurais fait à l’instant où je suis entré. » le coupa-t-il. « Maintenant, baisse cette épée et écoute-moi. J’ai promis à ton père de te secourir et je le ferais. Alors tu vas me suivre sagement et ne pas faire d’histoire.
– Sinon quoi ?
– Sinon tu peux rester là à te morfondre en vidant les stocks de rhum de cette vieille auberge. Je ne t’en empêcherais pas. Tu as le choix. »
Et sans lui laisser le temps de répondre, Ëten se retourna et sortit de l’auberge. Elliot baissa son épée et fixa la porte avec surprise.
« Dépêche-toi par contre, je n’ai pas que ça à faire. » cria l’homme dehors.
Elliot rengaina son épée. Après tout, pourquoi pas ? Il n’avait plus rien à perdre, non ?
Mais alors qu’il sortait de l’auberge, il sentit une piqure dans sa nuque. Et soudain tout devint noir.

Lorsque Elliot se réveilla, la première chose qu’il remarqua fut la sensation des draps sur sa peau. Ils étaient si doux, si confortables… attendez, quoi ? Des draps ?
Elliot ouvrit les yeux et se redressa peut-être trop brusquement, car il eut un petit vertige. Il inspira et regarda autour de lui. Il était dans une chambre qu’il ne connaissait pas. Que s’était-il passé ? Il se souvenait avoir trouvé l’auberge et… Oh.
Il s’était fait capturer comme un idiot.
Mais s’il était prisonnier, pourquoi dormait-il dans un lit plutôt que dans des cachots ? Il regarda ses mains, étonné de ne voir aucune trace de lien ou de chaîne.
« T’as bien dormi ? »
Elliot redressa la tête. Il ne l’avait pas remarquée, mais Myrinelle tricotait dans un coin de la pièce. Elle le regardait avec curiosité.
« Toi ? » souffla-t-il, perdu.
Elle hocha la tête et posa son ouvrage.
« Pas de geste brusque, sinon je crie. Y’a un soldat derrière la porte. »
Elliot tenta de s’asseoir dans le lit. Il avait la tête qui tournait et la nausée. Mais étrangement, il se sentait calme. Comme si un voile l’empêchait de réellement se réveiller. Ils avaient dû lui faire prendre quelque chose pour le droguer.
« Fais attention, ne te lève pas trop vite. » fit Myrin en le voyant se tenir la tête. « Ils ont dit que tu pourrais avoir le tournis.
– Où sommes-nous ? » répondit Elliot, d’une voix pâteuse.
« Au domaine de Morthebois. Le seigneur Ëten t’a ramené hier soir. Je me suis aussitôt portée volontaire pour attendre ton réveil.
– Pourquoi ?
– J’sais pas. J’voulais peut-être avoir une chance de m’expliquer, tu sais. On se connaît pas et je comprendrais que tu me haïsses après tout ça, mais j’avais de bonnes raison de —
– Je sais ce qu’ils t’ont fait. Je n’ai pas l’intention de te blâmer pour ça. Mais pourquoi je suis encore en vie ?
– Oh. »
Myrinelle se frotta la nuque avec embarras. Elle répondit :
« À vrai dire, j’sais pas trop. J’ai pas tout compris. Faudra que tu demandes au seigneur Ëten. »
Elliot fronça les sourcils en restant silencieux. La jeune femme continua :
« Mais en tout cas, il m’a fait promettre de garder le secret sur tes origines sudantes. Il a dit à tout le monde que tu étais mon p’tit frère, et que tu t’étais fait enlever par les sudans. » Elle croisa les bras, agacée. « Et il m’a même pas demandé mon avis avant.
– Hein ?
– T’en fais pas. Il est bizarre, mais gentil. Tu sais qu’il m’a donné du travail ? Je peux rester ici sous sa protection et en échange j’ai un emploi aux cuisines. J’pourrais pas rêver mieux. »
Elliot ferma les yeux. Il n’écoutait déjà plus ce qu’elle disait. La jeune femme parlait trop vite, trop fort. Il ne parvenait plus à suivre.
« Ouh, t’as l’air à bout. Tu d’vrais peut-être dormir encore un peu, non ?
– Mmmmh. » répondit-il en se laissant sombrer de nouveau.

Elliot fut soudain réveillé par une lumière et une voix répétant son nom. Il ouvrit difficilement les yeux. Il lui fallut quelques secondes pour se souvenir d’où il se trouvait. Au-dessus de lui, le seigneur de Morthebois le fixait avec agacement.
« Allez, réveille-toi. »
Il faisait nuit et la pièce était en partie plongée dans l’obscurité. La scène était éclairée par la bougie que portait Ëten.
« Allez, je n’ai pas que ça à faire.
– Hein ?
– Habille-toi et rejoins-moi. Je t’attends derrière la porte. » ordonna l’homme avant de faire mine de quitter la pièce.
Il se retourna une dernière fois et remarquant que Elliot n’avait pas bougé, il siffla :
« Bah alors ? Tu attends quoi ? Dépêche-toi. »
Elliot cligna bêtement des yeux en regardant la porte se refermer. Quoi ? Que venait-il de se passer ? Il sentit un poids sur ses jambes et remarqua alors les habits et chaussures que l’homme avait déposés sur son lit.
Perdu, Elliot se leva avec difficulté et s’habilla. Il se sentait toujours assez mal, mais beaucoup moins qu’a son premier réveil. Cette fois, il avait les idées un peu plus claires.
Il examina la pièce dans laquelle il se trouvait. Hormis le tricot que Myrin avait abandonné sur la chaise où elle était assise plus tôt, le lieu était terriblement vide.
Il s’approcha de la fenêtre à la recherche d’une issue, mais dû se faire une raison. Cette dernière était condamnée, bloquée par des barreaux de fer forgé. Sans compter la hauteur. Il se trouvait visiblement dans une tour.
Il s’approcha ensuite du tricot de Myrin. Elle l’avait terminé, laissant une belle écharpe derrière elle. Malheureusement, elle n’avait pas jugé bon de lui laisser les aiguilles. Dommage. Elles auraient pu lui servir d’arme.
Il soupira. Dépité, il dû se résoudre à sortir par la porte et rejoindre le seigneur qui l’attendait en tapant du pied avec impatience.
« Ah. Ce n’est pas trop tôt. » fit-il en le voyant sortir. « Suis-moi.
– Où m’emmenez-vous ? Est-ce à mon exécution ? Pendaison, je suppose ? »
Ëten, qui avait commencé à avancer, s’arrêta aussitôt. C’est l’indignation peinte sur son visage qu’il grogna :
« Quoi ? J’ai autre chose à faire que de m’amuser à tuer des gosses. »
Elliot fronça les sourcils, perplexe. Ce seigneur était définitivement étrange. Sans compter que sa façon de parler et ses manières semblaient bien rustres pour un seigneur.
« Je ne suis pas un gosse !
– Bien sûr. Allez, avance maintenant.
– Mais où allons-nous ? Si vous comptez me torturer pour que je parle, ce sera inutile, je ne sais rien. Et me vendre en échange d’informations ne servira à rien. Je ne suis pas un otage intéressant.
– Rien de tout ça. Je t’emmène voir ton père. »
Elliot écarquilla les yeux. Son père ? Il avait bien entendu ? Ce n’était pas son imagination, n’est-ce pas ? L’homme ne lui mentait donc pas lorsqu’il avait affirmé avoir été envoyé par son père ?
« Mais pourquoi ? Pourquoi faites-vous ça ? »
Ëten ne répondit pas. Il le guida en silence, descendant encore et encore les étages jusqu’à atteindre les geôles.
Le garde qui en surveillait l’accès hocha la tête en les voyant approcher et ouvrit la porte sans mot dire. Ëten lui toucha l’épaule en passant pour le remercier.
Elliot lui emboîta le pas, curieux. Il cherchait du regard des survivants, ses camarades disparus lors de l’attaque. Mais les cellules étaient vides.

Ils parvinrent alors au bout du couloir. Ëten sortit ses clefs pour ouvrir la porte.
« Ëten ? C’est toi ? » fit soudain une voix d’homme que Elliot reconnut aussitôt. Il sentit alors les larmes monter.
Son père était là ! Il était réellement là ! Il se trouvait de l’autre côté de la porte et l’attendait ! Il éprouva alors un intense soulagement et les larmes perlèrent aux coins de ses yeux. C’était donc vrai, au final. Il était en vie.
« Arnaud ? Je t’amène ton fils, comme promis. »
La porte s’ouvrit et sans réfléchir, Elliot passa devant le seigneur et se précipita à l’intérieur. Il se fichait bien des risques, la porte aurait très bien pu se refermer derrière lui qu’il n’en aurait pas été malheureux.
Son père était là ! Il était là !!
Mais il s’arrêta aussitôt.
L’homme était assis sur le sol, la face blême et le torse enveloppé de bandages tachés de rouge. Il respirait difficilement, la bouche sèche et les yeux gorgés de sang.
« Père !
– Elliot. Mon enfant… Je suis si soulagé de te voir. Pardonne-moi de t’avoir embarqué là-dedans, je n’aurais jamais dû te —
– Vous êtes blessé ! » le coupa Elliot, inquiet.
Il s’agenouilla à ses côtés et regarda sa poitrine avec angoisse.
« Laissez-moi vous examiner, peut-être qu’avec de la magie je pourrais…
– Non, c’est inutile, quoiqu’il arrive si je ne succombe pas à mes blessures je serais pendu prochainement. » souffla Arnaud. « Mais laisse-moi admirer ton visage. Tu es si beau. Je suis soulagé de te savoir en vie.
– Pendu ? Mais père !?
– Je ne vais plus tarder à rejoindre la Lune, mais j’ai prié pour te revoir une dernière fois avant mon départ. » expliqua-t-il d’une voix tremblante. « Je vais pouvoir partir en paix maintenant.
– Non, ne dites pas ça…
– Elliot. C’est ainsi que vont les choses. Chaque vie à une fin, mais mon âme renaîtra un jour. Ne sois pas triste. »
Elliot ferma les yeux en sanglotant.
« Elliot. Arrête de pleurer et raconte-moi. Que s’est-il passé après l’attaque ? » demanda Arnaud en toussant. « Tu as réussi à fuir ?
– Oui. » renifla le garçon en s’essuyant les yeux. « Je me suis caché dans les bois.
– Et tu as pu trouver d’autres survivants ? » s’enquit l’homme en grimaçant. « Ëten m’a affirmé que Simon était en vie, cet idiot a provoqué une bagarre dans une taverne avec des nordans hier. Il est parvenu à s’enfuir, mais il se cache sans doute maintenant. S’il à un minimum de jugeote, il retournera dans le Sud.
– Simon est en vie ? »
Elliot devint livide. Simon avait survécu ?
Il s’agissait du vétéran qui accompagnait Gernald lors leur altercation. Elliot n’avait pas pensé à vérifier s’il était bien mort.
Sa respiration s’accéléra, la panique le prenant. Si Simon était en vie, la mort de Gernald ne resterait pas secrète bien longtemps et les conséquences seraient terribles pour Elliot.
« Hé. Elliot, que s’est-il passé ? » demanda son père avec inquiétude, réalisant que son fils paniquait. Il toussa avant d’insister : « Tu peux tout me dire.
– J… Je…
– Elliot. Parle. »
Le jeune homme hocha la tête. Il inspira profondément et répondit d’une traite :
« J’ai attaqué Gernald et Simon parce qu’ils ont violé la fille de l’aubergiste. Je ne pouvais pas laisser passer ça.
– Quoi ? Ils ont… ? Oh bon sang.
– Oui. Je… j’ai tué Gernald. Simon le sait. S’il me retrouve, je… Il va me tuer, j’en suis sûr. Est-ce que je suis un déserteur maintenant ? Je ne pourrais jamais rentrer, Simon va tout leur raconter et ils vont me…
– Elliot, calme-toi.
– Mais…
– Si Gernald a violé cette gamine, il n’a eu que ce qu’il méritait. Et toi, tu es en sécurité ici. Simon est aussi bête que lâche. Il ne viendra pas te chercher. »
Elliot hocha la tête, tremblant de tout son corps. Était-ce l’émotion, la peur, la fatigue, ou autre chose ? Il n’en avait aucune idée.
Arnaud l’attira faiblement contre lui, se retenant de tousser et supportant la douleur pour réconforter son fils. Elliot répondit à son étreinte.
L’homme leva ensuite la tête vers Ëten, qui regardait la scène avec un mélange de pitié et d’émotion. Il lui lança un regard interrogateur et le seigneur hocha la tête. Rassuré, Arnaud murmura :
« Elliot. Tu vas rester ici et Ëten te protégera, d’accord ?
– Mais c’est un seigneur nordan ! » répliqua Elliot en se redressant, indigné. « Il est sous les ordres du roi Armel et compte vous pendre ! Je n’aurais jamais confiance en lui ! »
Ëten leva les yeux au ciel et grogna :
« J’veux bien que tu restes, gamin, mais si tu redis une seule fois que je suis nordan, tu regretteras amèrement d’être né. Pour le moment, tu es sous ma protection car tu n’es qu’un enfant qui n’a encore commis aucun crime. Mais je peux tout à fait changer d’avis si tu continues dans cette voie.
– Quoi ?
– Tu es prévenu. Je ne te le répéterais qu’une seule fois : je ne suis pas nordan. La seule personne à qui j’ai juré fidélité, c’est la reine Astréa.
– La reine… Astréa ? » répéta Elliot, perdu. « Qui est-ce ?
– La dirigeante de l’Est. Je suis et resterait son sujet jusque ma mort. Je me fiche bien du Nord et de son abruti de roi. Tout comme de votre stupide guéguerre. » grogna-t-il en croisant les bras. « J’avais promis à Arnaud de te retrouver et c’est chose faite. Maintenant, à toi de choisir. Tu peux rester ici et travailler honnêtement, ou bien tu peux partir. Je ne te retiendrais pas. »

Assis sur le lit de Elliot, Öta s’était déchaussé pour ne pas salir les draps et serrait contre lui l’oreiller. Il plongea son menton dedans en demandant d’une petite voix :
« Et donc, tu as accepté sa protection ? C’est comme ça que tu es entré au service de mon père ?
– À vrai dire, après le décès de mon père j’étais en colère. Je pensais rester que temporairement le temps d’accumuler assez d’argent pour retourner dans le Sud. Je m’imaginais me teindre les cheveux et changer de nom afin de faire profil bas.
– Et pourquoi tu ne l’as pas fait alors ? » demanda Öta, curieux. « Pourquoi es-tu resté ?
– Je me suis pris d’affection pour Morthebois. » soupira le serviteur.
Depuis le début de la soirée, Elliot s’était détendu et parlait plus naturellement. Öta trouvait cette discussion avec lui très agréable.
« Vous savez, la vie ici est paisible. J’aime travailler pour votre père, j’aime les gens vivent au domaine, j’aime le climat grisâtre et mélancolique de la région. Ses légendes, ses contes, ses belles forêts… »
Elliot soupira. Un soupir d’amour. Öta sourit, attendrit. Il ne l’avait jamais vu ainsi auparavant, mais il appréciait cette nouvelle facette de sa personnalité.
« Et ses belles demoiselles ? » gloussa-t-il. « Je ne me souviens pas très bien de Myrinelle. C’est la mère de Lina n’est-ce pas ? Qu’est-elle devenue ?
– Vous n’étiez encore qu’un petit seigneur lorsqu’elle a quitté le domaine. Je crois me souvenir néanmoins qu’elle a épousé un marchand. Elle est partie du jour au lendemain en laissant sa fille ici. Pauvre enfant.
– Je vois. »
Öta se redressa légèrement sur le lit. Un léger silence s’étira, avant qu’il ne murmure :
« Dis-moi, Elliot. Il y a quelque chose que je ne comprends pas.
– Oui ?
– Comment se fait-il que mon père ait accepté de partir te chercher et te protéger ? Je veux dire, sous ses airs maussades mon père est un homme bon, mais c’était une demande assez étrange.
– Oh. »
Elliot se gratta la nuque, embarrassé. Öta fit la moue, curieux. Que lui cachait-il ?
« Je dois vous avouer que je n’ai pas encore trouvé la réponse à cette question.
– Quoi ? Vraiment ? »
Elliot se pencha en avant et murmura :
« Mais je me demande si nos deux pères n’ont pas entretenu une brève relation. Je me souviens avoir été surpris, car ils semblaient bien se connaître. et depuis quelque temps votre père ne cache plus vraiment son attrait pour les hommes.
– Tu penses qu’ils auraient… ?
– Venant de mon père, cela ne m’étonnerait guère. Mais je n’ai jamais osé poser la question au seigneur Ëten. »
Öta hocha la tête.
« Ne compte pas sur moi pour lui demander. » grimaça-t-il. « Je crois que je préfère laisser cette question sans réponse.
– Je ne peux que vous comprendre, monseigneur. »
Öta lança un coup d’œil par la fenêtre. Le jour n’allait pas tarder à se lever. Ils avaient donc parlé toute la nuit ? Le temps était passé si vite.
« Hé, Elliot.
– Oui, monseigneur ?
– Merci de m’avoir raconté tout ça. Tu n’étais pas obligé de me partager autant de détails, mais j’apprécie. Je suis heureux d’enfin savoir d’où tu viens et ce que tu as traversé.
– Je vous remercie d’être revenu au domaine et de me l’avoir demandé, monseigneur. » répondit Elliot, les yeux humides. « Je ne voulais partir sans vous avoir confié mon histoire. Je… je tiens beaucoup à vous.
– Elliot. Vieille bourrique, moi aussi je t’aime. » sourit Öta en l’attrapant par l’épaule pour l’enlacer. « Tu as intérêt à nous donner des nouvelles quand tu seras dans le Sud.
– Je vous en fais le serment.
– Mais tu ne risques plus rien ? Simon, l’armée, ils ne vont pas te poursuivre à ton arrivée ? » demanda Öta, se remémorant soudain ce détail. « Ce n’est pas dangereux pour toi d’y retourner ? »
Elliot secoua la tête.
« Je ne l’ai appris que bien plus tard, mais Simon est mort avant d’avoir atteint le Sud.
– Donc, tu aurais pu rentrer depuis tout ce temps et tu es resté ? »
Öta le fixa, étonné.
« Je vous l’ai déjà dit. J’aime Morthebois.
– Mais, ce n’est pas suffisant. Si ? À ta place, je pense qu’à peine j’aurais appris que je pouvais rentrer, j’aurais fait mes bagages. »
Elliot resta silencieux quelques secondes avant d’expliquer avec amusement.
« Monseigneur. Lorsque je l’ai appris, j’ai pleuré toute la journée. Je préparais mes bagages pour partir lorsque vous avez toqué à la porte de ma chambre, affolé.
– Ah bon ?
– Oui. Vous vous étiez disputé avec David, et ce pauvre garçon vous avait poussé dans une flaque de boue. Le petit s’en voulait tellement qu’il s’était enfermé dans un placard pour se punir et avait réussi à coincer la porte. » rit Elliot. « Il n’arrivait plus à en sortir.
– David tout craché… » pouffa Öta. « Mais ça ne me dit rien du tout. Mais quel rapport avec ton départ ?
– Lorsque j’ai ouvert la porte, David s’est jeté dans mes bras en pleurnichant. Vous l’avez rejoint aussitôt. À cet instant, alors que je vous berçais, j’ai réalisé ce que j’allais perdre si je m’en allais.
– Ce que tu allais perdre ?
– Oui. Vous deux. »
Öta rougit de plaisir.
« Elliot ? Tu es trop mignon !
– Ne le répétez à personne. » couina le serviteur.




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