66 - Le temple de Mirthalen
- 29 août 2024
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Dernière mise à jour : 19 janv.
Le lendemain, David et ses compagnons marchèrent de longues heures avant d’atteindre leur destination.
Le détour par la forêt, choisi afin d’éviter les grandes routes où ils auraient pu croiser les gardes qui avaient attaqué le village de Shanun et Pandoran, avait considérablement ralenti leur progression, rendant certains passages étroits et pénibles.
Mais la sécurité des deux rescapés valait bien ces quelques désagréments, et l'épuisement qui les accompagnaient.
La nuit commençait à tomber lorsqu’ils arrivèrent enfin. Avant même que Carnyx ne leur fasse signe, David avait senti tout de suite quelque chose dans l’air changer.
La forêt était plus vibrante, plus verte. Les plantes qui éclairaient le Creux poussaient abondamment aux alentours, baignant les lieux d’une lueur irréelle.
L’entrée du village s’ouvrait sous une grande porte de pierre, un dolmen accompagné d’un cairn sur le dessus, comme on en trouvait à chaque entrée ou sortie de lieux importants dans le Creux.
Des tissus et des ornements y étaient suspendus, ondulant doucement, comme bercés par la respiration apaisante de la déesse de ces terres.
Et au loin, de la musique et des rires s’échappaient. Le village semblait être joyeux, et animé.
└ Bienvenue à Mirthalen. ┐ fit Carnyx en s’arrêtant. └ Le village se trouve après cette arche. C’est un grand hameau où il fait bon vivre, très peuplé, qui accueille également de nombreux pèlerins.
– Qu’allez-vous faire maintenant ? ┐ fit Nephos en se retournant vers Shanun. └ Vous avez un endroit où aller ? Quelqu’un à retrouver ? ┐
Shanun lança un regard à sa sœur, qui répondit à sa place, d’une voix ferme et confiante :
└ Nous allons rejoindre le temple de la Dame pour demander asile à la gardesprit. Elle est sans doute déjà informée de l’attaque.
– Peut-être qu’il y aura d’autres survivants là-bas ? ┐ ajouta Shanun avec espoir. └ Peut-être ne sommes-nous pas les seuls à avoir échappé au massacre ?
– J’en doute. Et si quelqu’un a réussi à s’enfuir, il n’irait pas aussi loin. Nous avons eu de la chance d’avoir été escortés sur une aussi longue distance, et d’autant plus sans encombre. ┐
Shanun opina, mais son visage reflétait sa tristesse. Carnyx lui tapota l’épaule et s’exclama :
└ Une visite à la gardesprit ? Quelle excellente idée ! Nous allons vous accompagner dans ce cas. Est-ce toujours Abelan qui sert la Dame Bruyère ?
– Vous l’avez déjà rencontrée ?
– Oui. Abelan est une amie de longue date. Il serait fort impoli de ma part d’arriver dans son village sans même aller la saluer. ┐

Le village était magnifique.
Il ne fallut à David que quelques pas dans Mirthalen pour en rester bouche bée.
Là où Yphen imposait le respect par son immensité, ses ruines antiques et les innombrables secrets enfouis dans ses pierres millénaires, Mirthalen fascinait d’une tout autre manière.
Le lieu semblait ne faire qu’un avec la nature. Des arbres épais et noueux s’élevaient entre les discrètes habitations, leurs racines serpentant librement dans le sol.
Les buissons foisonnaient, envahissant les chemins, et l’ensemble donnait une impression de densité qui aurait pu être étouffante. Et pourtant, cette obscurité végétale ne l'était pas. Et cela était du fait qu'elle était sans cesse percée par une douce clarté : celle des fleurs lumineuses disséminées un peu partout, et des lanternes suspendues avec soin, qui accompagnaient les voyageurs le long du chemin.
David songea que chaque pas donnait l’impression d’entrer plus profondément dans un rêve.
└ C’est si joli. ┐ soupira rêveusement Rhaen, qui semblait partager ses pensées. └ On dirait certains lieux sacrés d’Yphen.
– Un vrai décor de conte. ┐ répondit David.
Carnyx se tourna vers eux.
└ C’est à cela que ressemblaient les villages des Dames autrefois. Quand elles prospéraient encore et que les hommes les honoraient comme il se doit. ┐ fit-il, tandis qu’ils avançaient d’un pas tranquille vers le fond du village.
Les habitants étaient nombreux, le village vivant, et eux passaient inaperçu. Personne ne prêtait attention à leur présence.
Pandoran hocha la tête, le menton relevé avec fierté.
└ Si notre Dame était autrefois mourante, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Grâce aux nombreux pèlerins et à leur foi sans faille, notre déesse est capable de répandre sa puissante magie sur toutes les terres de Pin, et ce même depuis sa demeure de pierre. ┐
Carnyx lui sourit, et ajouta d’une voix plus basse :
└ C’est l’une des raisons pour lesquelles Pin ne s’en prendra jamais à ce village. La Dame est certes son amie, mais c’est aussi une puissante déesse.
– Il sait que ce n’est pas dans son intérêt de s’opposer à elle. ┐ confirma Pandoran. └ C’est pour cela que Shanun et moi serons à l’abri ici. La garde ne viendra pas ici. ┐
David qui avait déjà compris l’essentiel, opina machinalement, laissant son regard vagabonder.
Au bout de plusieurs minutes, ils atteignirent le fond du village. Un coin sacré où les habitants ne s'aventuraient pas
Une immense bâtisse de pierre s’y dressait, fondue dans la végétation. . La nature y poussait librement, comme si les murs étaient de terre. Un grand soleil était peint au-dessus de l’entrée, devant laquelle se tenait ce qui semblait être des gardes.
Pandoran fit un pas en avant, déjà prête à se présenter.
└ Bonjour. Je suis— ┐
Elle n’eut pas le temps de terminer.
Les lourdes portes de pierre s’ouvrirent lentement. Leur grincement résonna entre les arbres, étouffant les bruits du village, comme si le temps s’arrêtait un instant.
└ Apprentie de la Dame. La Gardesprit Abelan a senti votre arrivée. Vous êtes attendue. Entrez. ┐
Une femme se tenait sur le seuil. Grande, droite, drapée de tissus rehaussés de symboles dorés, elle portait une coiffe détaillée qui ne manquait pas d'indiquer son importance.
Son visage était impassible, mais ses yeux, perçants semblaient sonder le groupe bien au-delà des apparences.
Son regard se posa d’abord sur Pandoran, s’y attarda un instant, puis glissa lentement vers Carnyx.
└ Gardesprit d’Yphen… ┐ murmura-t-elle, une légère hésitation dans la voix. └ Abelan n’était pas certaine de vous avoir reconnu. Vous pouvez entrer vous aussi. ┐
Elle marqua une pause, laissant son regard parcourir le reste du groupe.
└ Quant aux autres… ┐
Gaïtin inclina légèrement la tête, déjà prêt à se retirer. Carnyx se retourna vers eux et souffla :
└ Attendez-moi ici. Je ne serai pas long. ┐
Il allait s’éloigner, lorsque la femme lui fit signe de s’arrêter. Ses sourcils se froncèrent, et son regard se fixa sur David avec une intensité presque dérangeante.
Un silence lourd s’abattit, si dense que David eut l’impression que l’air s’était figé autour de lui.
└ Et lui… ┐ dit-elle lentement. └ Qui est-il ? ┐
Carnyx inspira, prêt à répondre.
└ David. C’est un —
– Qu’il vienne aussi. ┐ le coupa la femme.
Un frisson parcourut David lorsqu’elle prononça la suite :
└ Abelan veut le voir. ┐

Le groupe s’enfonça dans le temple.
La femme qui les guidait ne prononçait pas un mot, et le bruit régulier de ses talons résonnait sur le sol de pierre, clair et solennel. Grande et silencieuse, elle avançait d’un pas lent, mais assuré. David se sentait intimidé en sa présence.
Ils traversèrent un long couloir bordé d’arches ouvertes sur un jardin intérieur. David tourna la tête pour l’admirer, incapable de réprimer sa curiosité.
Ce jardin verdoyant avait une petite mare en son centre et était entouré de rochers aux motifs circulaires. Plusieurs femmes étaient assises là, discutant à voix basse.
Mais ce qui attira son attention, c’était la présence de deux femmes un peu plus loin, assises à l’abri d’un grand arbre. L’une d’elles chantait doucement, tandis qu’une autre l’accompagnait à la harpe.
La mélodie était lente et apaisante. David ralentit malgré lui, captivé. Carnyx lui souffla dans le creux de l’oreille :
└ Elles sont jolies hein ?
– La musique. Que chante-t-elle ?
– C’est une prière. ┐ chuchota Pandoran. └ Pour honorer la Dame. Ce sont des apprenties, comme moi. ┐
David hocha la tête. Lorsqu’ils s’éloignèrent du jardin pour s’enfoncer davantage dans le temple, il demanda :
└ Des apprenties gardesprit ? Et il y en a beaucoup ?
– Une par village, afin de répandre la protection de notre déesse uniformément sur nos terres, et quelques-unes ici, à Mirthalen, pour servir la Dame et son temple.
– Oh, je vois. ┐
David resta silencieux quelques secondes, son regard s’attardant sur le dos de la femme qui les guidait, et qui ne semblait pas s’opposer à leur discussion chuchotée. Il ajouta ensuite :
└ Mais il n’y a qu’une gardesprit ?
– La Dame Bruyère n’en a que rarement plus qu’une à la fois, oui. ┐ fit Carnyx. └ Les autres restent apprenties toute leur vie. Mais ce n’est pas un mal. Les apprentis sont très utiles. C’est un rôle respecté.
– Et ce sont toujours des femmes ?
– Oh, oui ! ┐ s’exclama Carnyx avec un rire qui résonna. └ Les Dames ont chacune leurs préférences. Certaines se soucient peu du genre de leurs serviteurs, mais Bruyère… ┐
Il marqua une pause théâtrale, puis ajouta, un sourire taquin sur le bout des lèvres :
└ Bruyère est une Dame de bon goût. Elle aime s’entourer uniquement de jolies femmes, aux jolies courbes et au museau charmant. Et comment la blâmer ? À sa place, j’en ferais tout autant. ┐
Pandoran rosit légèrement. La femme qui les guidait se retourna brusquement, le regard sévère, visiblement prête à faire taire Carnyx. Mais avant qu’elle n’ouvre la bouche, une autre voix s’éleva, claire et teintée d’amusement :
└ Carnyx ! L'ersatz de gardesprit d’Yphen ! Toujours la langue aussi pendue, tu n’as pas changé à ce que je vois. ┐

Tous les regards se tournèrent vers l’origine de la voix. Au fond du hall qu’ils venaient d’atteindre, assise sur un muret de pierre, le dos baigné par la lueur d’un jardin intérieur, une femme les observait.
Couverte d’une tenue large et sombre, elle n’était pas aussi apprêtée que le reste des habitantes du temple. Aucun bijou, aucune coiffe cérémonielle. Ses cheveux roux retombaient le long de son dos, et son regard était autant taquin que doux et saisissant, aussi rayonnant et chaleureux qu’un soleil levant.
Mais ce qui attirait le regard en premier, c’était sa peau. Son visage était à demi recouvert d’une écorce sombre, qui semblait fusionner avec peau. Elle était comme un arbre vivant, une femme née du bois. David avait déjà vu de l’écorce sur quelques sylènes, mais jamais autant. Même Hedera n’en était pas autant pourvue.
Pandoran s’inclina aussitôt. À ses côtés, la femme qui les avait guidés se redressa avec une fierté évidente, attentive aux paroles de sa maîtresse qui s’adressa à elle :
└ Merci pour ton aide, Arian. Ta présence à mes côtés m’est précieuse. ┐
Elle se tourna ensuite vers le reste des visiteurs et pencha la tête, tout en ajoutant :
└ Quant à vous… Bienvenue. Veuillez m’excuser de ne pas être venue vous accueillir moi-même. J’évite de trop m’éloigner de ma Dame, il serait regrettable que je m’endorme loin d’elle. ┐
Carnyx contourna leur guide, les bras ouverts, un large sourire aux lèvres.
└ Abelan ! Mon amie. Toi non plus, tu n’as pas changé. Ta langue est toujours aussi délicieusement cruelle. Ersatz ? C’est mesquin.
– Et la tienne, malheureusement, toujours aussi prompte à employer des mots déplacés au sujet de mes apprenties. ┐ répondit-elle calmement. └ Je ne comprends pas ce qu’elles te trouvent, tu manques cruellement de finesse. Et à ce sujet, je te prierais de garder tes mains dans tes poches cette fois.
– Que veux-tu ? ┐ répliqua Carnyx avec un haussement d’épaules.└ Je suis un homme perdu dans un temple de femmes. C’est dans ma nature profonde. ┐
Il s’arrêta devant Abelan, puis s’assit à côté d’elle sans la moindre gêne, épaule contre épaule.
└ D’ailleurs, à ce propos… Comment va...
– Liuran ? ┐ l’interrompit-elle. └ Elle est partie. Mais l’enfant que tu as laissé dans son ventre a bien grandi. Il est devenu orfèvre. Il possède désormais son propre atelier près du marché. ┐
Elle marqua une pause.
└ Toutefois, je te déconseille d’aller le voir. Il est… plutôt ronchon quand il s’agit de toi. ┐
Carnyx esquissa un sourire amusé.
└ Telle mère, tel fils. Liuran avait déjà un caractère exécrable. Je n’irais pas me frotter à son marmot. ┐ fit-il avant d’ajouter. └ D’ailleurs, en parlant de marmot, j’ai ramené mon petit dernier. Il est affreusement mignon, tu vas voir, je suis sûr que tu vas l’adorer.
– Carnyx… tu ne m’avais pas manqué. ┐ soupira Abelan en se levant. └ Qu’ai-je donc fait à ta Dame pour qu’elle m’impose tes visites ? ┐

└ Punition cruelle, destin de souffrance… Ô belle Hedera, s’il vous m’entendez, je vous implore, envoyez-moi Andelipa la prochaine fois. ┐
Carnyx éclata de rire.
└ Je ne suis pas certain qu’elle serait plus sage que moi. ┐ plaisanta-t-il.
Abelan lui lança un regard amusé et voulut faire un pas en avant. Mais elle tangua, et Carnyx se leva aussitôt pour la soutenir. Il posa les mains sur ses hanches et l’aida à rasseoir, son sourire effacé par un air inquiet.
À l’instant où elle se reposa sur le muret, sa longue robe se releva légèrement, dévoilant ses jambes. Elles étaient rigides, et comme son visage, recouvertes elles aussi d’écorce.
Les sourcils de Carnyx se froncèrent aussitôt.
└ Merci, Carnyx. ┐ fit-elle dans un soupir. └ Je perds l’équilibre de plus en plus souvent ces derniers temps. Heureusement que je ne suis pas seule.
– Abelan. Ce n’est pas normal. Tu aurais déjà dû t’endormir depuis longtemps. Ta Dame—
– Je sais. Ne t’en fais pas, c’est de ma faute. C’est un choix. Je repousse ce moment volontairement. ┐ sourit-elle doucement. └ Je m’endormirais lorsque je ne pourrais plus bouger, pas avant.
– Abelan…
– Carnyx, c’est mon choix. ┐
Elle leva la main et la posa sur sa joue. Il sursauta légèrement, puis se pencha vers elle. Leurs fronts se touchèrent. Il ferma les yeux.
└ Comme tu veux. ┐ murmura-t-il.
Ils restèrent ainsi quelques secondes, immobiles. Puis ils se séparèrent sans un mot.
Carnyx n’insista pas, mais son regard resta grave.
Abelan tapota doucement sa joue, comme pour clore la discussion, puis se tourna vers Pandoran.
└ Mon enfant. Pardonne-moi, je suis impolie. ┐ fit-elle en lui faisant signe de s’approcher.

Cette dernière fit quelques pas vers la gardesprit, hésitante. Abelan lui prit les mains et les serra lentement. Sa peau, mêlée d’écorce, était douce et tiède au toucher. Elle plongea son regard dans le sien.
└ J’ai appris ce qu’il est arrivé à ton village. C’est inadmissible. Reçois mes plus sincères condoléances. ┐ murmura-t-elle, avant de relever la tête vers Carnyx.└ Peux-tu nous laisser seules ? Ou bien ton ami au teint de bois est-il digne de confiance ? ┐
… Son ami au teint de bois ? Il fallut quelques secondes à David pour comprendre qu’elle parlait de lui. Il entrouvrit les lèvres, prêt à répondre, mais Carnyx le devança, les bras croisés, la voix calme, presque désinvolte :
└ Mes compagnons savent déjà pour Bryone. Je leur ai conté l’histoire de ton peuple sur la route. Ils garderont le silence, ne t’inquiète pas.
– Très bien. ┐
La réponse de Carnyx semblait avoir suffi à apaiser les craintes d’Abelan, car elle se détourna aussitôt d’eux, offrant de nouveau toute son attention à Pandoran, dont elle tenait toujours les mains.
└ Je suis désolée, Pandoran. ┐ fit-elle avec gravité. └ Si vous ne nous aviez pas aidés en transmettant des informations, rien de cela ne serait arrivé. Votre dévotion ne sera pas oubliée.
– Ce… ce n’est pas juste. Il y avait plein d’innocents dans notre village. Tout le monde ne participait pas, et pourtant… il nous a tous… Il a… ┐
Sa voix tremblait. Ses épaules se contractèrent et sa respiration devint irrégulière.
└ J’ai peur. ┐ sanglota-t-elle. └ Je n’en dors plus. Chaque fois que je ferme les yeux, je revois les flammes. Les visages de mes amis. Les lames… la sève qui coule sur la terre. Ce n’était pas juste. Je ne comprends pas pourquoi… pourquoi... ┐
Les mots se bousculaient, s’étranglaient dans sa gorge. Des larmes roulèrent sur ses joues, des larmes qu’elle ne chercha pas à essuyer. Abelan resserra doucement sa prise sur ses mains.
└ C’est honteux, oui. ┐fit-elle.└ Et injuste. Pin sait qu’une révolution germe dans l’ombre. Et s’il ignore encore qu’elle est née de nous, persuadé qu’il ne s’agit que de quelques dissidents nourris de vieilles légendes, il est parvenu jusqu’à votre village.
– Alors…
– Oui. Vous avez servi d’avertissement. C’est une menace lancée à des opposants sans visage, au prix de nombreuses vies. ┐
Pandoran baissa les yeux. Il n’y avait pas de mots pour décrire la détresse de son regard.
└ J’ai vu le village, c’était un vrai carnage. ┐ fit alors Carnyx. └ Ce n’était pas juste un avertissement. C’était un massacre. Et je pense qu’il a peur que vous ayez des alliés ailleurs.
– Comment ça ?
– Le passage depuis Yphen était bouché par un éboulement, nous avons dû faire un détour. Il se peut que ce soit naturel, mais à mon avis, en voyant ce qu’il est arrivé à ce village qui se trouvait non loin, c’était parfaitement intentionnel. Il ne veut pas que vous receviez d’aide. ┐

└ Le passage depuis Yphen était bouché par un éboulement, nous avons dû faire un détour. Il se peut que ce soit naturel, mais à mon avis, en voyant ce qu’il est arrivé à ce village qui se trouvait non loin, c’était parfaitement intentionnel. Il ne veut pas que vous receviez d’aide. ┐
Les mots de Carnyx jetèrent un froid. L’assemblée resta quelques secondes silencieuse et Abelan fronça les sourcils. La Gardesprit semblait dans ses pensées, le regard perdu dans le vide.
└ C’est probable. Pin se méfie d’Yphen comme de la peste. ┐ murmura-t-elle finalement. └ Ce n’est que parce qu’il sait qu’il ne gagnerait pas une guerre ouverte contre vous qu’il tolère encore les échanges entre nos tribus.
– C’est un sombre idiot. ┐ répondit Carnyx. └ Un mauvais meneur et un lâche incapable de se battre pour ses convictions quand il n’a plus ses amis pour lui tenir la main. ┐
Abelan opina en silence, tandis que David les observait avec curiosité. Il se souvenait qu’Yphen comptait peu d’alliés dans le Creux, en raison de leur lien avec un ogre.
Et cet ogre, n’était-ce d’ailleurs pas le fameux Nemus qui avait transformé Pin en lutinae ? Il n’était pas étonnant qu’il garde une profonde animosité envers lui.
Il se demanda alors jusqu’où s’étendait réellement le pouvoir d’Yphen pour que, malgré ses différends avec les tribus voisines, personne n’ose ouvertement s’opposer à eux.
└ Ce qui me fait penser, Carnyx, que je ne t’ai pas encore demandé… que faites-vous ici, à voyager sur nos terres ? Je doute que ce soit une simple visite de courtoisie.
– Comment ça ? Je m’ennuyais simplement de toi, la plus belle gardesprit du Creux. ┐ répondit-il en s’inclinant légèrement.
Abelan agita la main, amusée. Carnyx se redressa et ajouta :
└ Plus sérieusement, je suis ici sur ordre d’Adrepo. Pour une raison que nous ignorons, notre sortie vers la surface est bloquée. Nous aimerions obtenir l’autorisation d’emprunter la vôtre.
– Vers la… surface ? ┐ murmura Abelan, les yeux s’écarquillant de surprise. └ Je ne m’attendais pas à ça. Pour quelle raison ? ┐
Carnyx se colla à David et le tira vers lui.
└ Tu vois cet adorable petit ? Nous avons accueilli son groupe, des réfugiés originaires d’un village qui se cachaient dans les terres d’obsidienne. Adrepo leur a fait la promesse de leur trouver un passage vers la surface.
– Quoi ? Les terres d’obsidienne ? ┐ bredouilla la gardesprit.└ Mais c’est… mais… ils vivaient là-bas, et ils sont… en vie ? Sain d’esprit sans la présence d’une Dame pour les protéger ?
– Il semblerait. Leur village était directement relié à la surface, et se servait du Creux pour se cacher. C’est pour cela qu’ils souhaiteraient y retourner. Ce ne sont pas des enfants du Creux. La douce chaleur du soleil leur manque. ┐
Abelan observa David avec insistance et curiosité. Mille questions se bousculaient dans ses yeux. Sentant son regard, il rougit et lui adressa un sourire maladroit.
└ Hum… Mais pourquoi choisir notre passage parmi tous les autres ? ┐fit Abelan.└ Ce n’est pas logique. Il y a peu de chances que Pin accepte votre demande.
– Je… ┐balbutia David.
Carnyx lui tapota l’épaule et répondit à sa place.
└ Les autres tribus ont refusé. J’ai passé des jours à voyager pour solliciter le passage avant de venir ici avec David. Adrepo est très embarrassé. Tu sais que notre Lune déteste ne pas pouvoir tenir ses promesses. Si tous refusent, il sait qu’il devra soumettre l’un de nos voisins par la force. Pin est notre dernière chance pour éviter d’en arriver là. ┐
Abelan hocha la tête, compréhensive.
└ Adrepo a un sens aigu du devoir, c’est vrai. Ce n’est pas étonnant qu’il prenne cette tâche à cœur. Mais seul Pin possède la clef de l’ancien temple, et s’il refuse de vous la confier, il le fera surveiller afin de vous empêcher d’y accéder par d’autres moyens.
– D’autres moyens ? Tu as une idée ?
– Et bien, il existe d’autres passages que la porte principale. Des issues que seuls ceux qui y ont vécu connaissent. Nous pourrions obtenir cette information pour vous, moyennant une petite rétribution. ┐
Carnyx renifla.
└ Laisse-moi deviner. Tu veux l’aide d’Yphen en échange ?
– Plus exactement, cette information contre ta promesse de transmettre notre demande à Adrepo. Nous souhaiterions lui proposer de nous aider à libérer notre peuple. ┐
Carnyx ne répondit pas. Il croisa les bras, et s’adossa au mur, les sourcils relevés, l’invitant à continuer. Abelan soupira.
└ Je sais qu’Yphen ne viendra pas à notre secours. Hedera est neutre dans tous les conflits d’esprits.
– Oui, elle ne se mêlera jamais de tout ça.
– Mais je sais aussi qu’Adrepo est son propre chef. S’il nous envoie quelques guerriers volontaires et nous aide à prendre la cité, si toi tu nous aides, Carnyx, alors nous pourrions attaquer la cité des Pins avant que d’autres villages ne soient victimes de la folie de Pin. ┐ fit Abelan en se levant. └ Et dans ce cas… vous y seriez gagnant. Vous auriez enfin des voisins alliés, et même un accès illimité au temple à l’avenir. ┐

David était resté figé, silencieux, tandis que Carnyx et Abelan parlaient d’alliance et de guerre comme s’il s’agissait de banalités. Leurs mots étaient lourds de conséquences, et pourtant, ils étaient échangés avec des sourires et des taquineries complices.
David songea alors à sa discussion avec Adrepo avant l’expédition. Il se souvenait de son air résolu lorsqu’il avait évoqué la possibilité de forcer le passage si aucune tribu ne consentait à les aider. David n’avait aucun doute sur le fait que le guerrier accepterait la proposition d’Abelan.
Il hésita. S’il était là, c’était parce qu’il s’était opposé à ce que du sang soit verser au nom des siens. Adrepo l’avait mis au défi de réussir à parlementer avec ce peuple, alors même qu’il n’y croyait pas lui-même.
Si le peuple des pins était leur dernier recours, si Adrepo ne les avait pas contactés avant, c’était bien, car ce dernier ne pensait pas que Pin accepterait.
David ferma les yeux. Il avait vu le village, les maisons calcinées, les corps abandonnés dans les cendres encore chaudes. Il avait vu les traces de lutte, le sang des innocents mêlé à la terre noircie.
Des vies détruites pour servir d’exemple.
Un frisson lui parcourut l’échine. Aurait-il réellement la force de se tenir face à celui qui avait ordonné cela ? De le regarder dans les yeux et de lui demander de l’aide, comme si rien ne s’était passé ?
Il en doutait.
Plus encore, il sentait que son avis pesait peu dans ce qui se jouait ici. Ce n’était pas son peuple. Pas sa terre. Pas sa culture. Les décisions prises aujourd’hui façonneraient l’avenir du Creux, pas le sien.
Alors David baissa la tête, dans un geste de respect mêlé de résignation, acceptant l’idée qu’il n’avait pas voix au chapitre.
└ Adrepo n’acceptera pas si nous ne pouvons pas lui présenter un remplaçant convaincant pour Pin. Du moins, en attendant la libération de Bryone… s’il parvient à se libérer, évidemment. ┐ murmura Carnyx pensivement.
Il fit quelques pas, la main tenant son menton tandis qu’il tournait en rond en réfléchissant.
└ Les croyances et la réalité ne s’accordent pas toujours. Et il n’acceptera pas non plus si vous n’avez pas un prétendant assez fort pour gouverner un territoire aussi vaste. ┐ajouta-t-il.└ Sans compter que tu es en train de t’éteindre, Abelan. Le changement d’un gardesprit n’est jamais un gage de stabilité. Celle qui te succédera a-t-elle été choisie ? ┐
En prononçant ces mots, son regard se posa sur Arian. Leur guide se tenait toujours là, droite, attentive. Il semblait déjà avoir tiré ses propres conclusions. Abelan sourit doucement.
└ Oui. Mais détrompe-toi. Ce n’est pas Arian qui prendra ma place.
– Pourtant, elle me semble parfaite pour ce rôle. ┐
Arian inclina la tête avec respect. Si le compliment ne fit pas naître de sourire sur son visage, elle semblait néanmoins l’apprécier à sa juste valeur.
└ J’ai vécu toute ma vie en tant que Grande Prêtresse du temple de Mirthalen, au service de la Dame et de sa Gardesprit. ┐ déclara-t-elle d’une voix claire, qui résonna sous les voûtes de pierre. └ Certes, la tradition souhaiterait que je lui succède, mais je me plais dans mon rôle. Je souhaite l’endosser jusqu’au jour où ma sève rejoindra la terre.
– C’est honorable. ┐ admit Carnyx.
Il paraissait sincèrement impressionné par sa dévotion, et le respect brillant dans ses yeux tandis qu’il découvrait la femme avec un regard nouveau. Abelan avait un sourire fier sur le visage. L’affection qu’elle portait à Arian était évidente.
└ Quant à ta première question ┐ fit Abelan. └ Je dois justement te présenter quelqu’un.
– Qui est-ce ?
– Tu le sauras bien assez vite.
– Que de mystères… ┐
Abelan haussa les épaules malicieusement. Son regard glissa un instant vers David, avant de se tourner vers Pandoran.
└ Mais avant cela, le plus important est d’accueillir correctement notre apprentie… Pandoran ?
– Oui ? ┐ répondit la jeune femme, redressant légèrement la tête. └ Que puis-je faire pour vous ?
– Que peux-tu faire ? Pour moi, rien. Pour toi ? Vivre et être heureuse me semble un bon début.
– À Mirthalen, personne ne te fera de mal, je t’en fais le serment. ┐ ajouta Arian. └ Tu es désormais chez toi ici désormais. ┐
La Grande Prêtresse s’était exprimée avec une voix douce et maternelle, bien différente de l’air froid et lointain qu’elle arborait depuis leur arrivée. Pandoran hocha la tête, touchée, les larmes brillant dans ses yeux.
└ J’enverrai les miens chercher discrètement d’éventuelles traces de survivants. Ils en profiteront également pour dégager le passage vers Yphen. Nous ne pouvons pas laisser cet éboulement en place. ┐ ajouta Abelan.└ Et nous organiserons une veillée au temple.
– Une veillée ?
– Oui. Une cérémonie pour honorer les tiens. Leurs noms seront enterrés dans la terre qui nourrit notre Dame, afin qu’ils reposent auprès d’elle pour l’éternité. Ils ne seront pas oubliés. ┐

└ C’est par ce chemin que se trouvent les quartiers des apprentis. Suis-moi, Pandoran. ┐
David observa Arian guider la jeune fille hors du hall, en songeant que même s’il ne pourrait jamais la supporter, et pour cause, il espérait pour elle et son frère qu’un avenir meilleur les attendrait.
Un léger sourire lui échappa, soulagé que leur voyage ait au moins permis de sauver ces vies. Peu importe le résultat de leur expédition, ils n’étaient pas venus pour rien.
Et puis… ce devait être agréable de vivre ici. Les lieux étaient paisibles, lumineux, fleuris, tout en étant sous la protection d’une déesse.
└ Je suis épuisée d’avoir tant parlé. ┐ souffla Abelan.└ Je dois me reposer. ┐
Elle bailla, les yeux papillonnant de fatigue. Elle semblait exténuée par leur rencontre, et le sommeil tentait visiblement de l’attirer dans ses bras.
└ Vous devriez en faire de même, nous avons de très belles auberges au village.
– Tu nous congédies déjà ? ┐ plaisanta Carnyx. └ Et je n’ai plus le droit à la suite des invités ?
– J’ai appris de mes erreurs. Tant que je serais là, tu ne dormiras plus dans ce temple. Il est hors de question que tu corrompes une nouvelle fois mes apprenties. Et je te vois venir, pas de baignade dans l’étang du temple non plus. ┐
Carnyx fit la moue.
└ D’abord privé des bains, et maintenant d’une baignade avec les plus jolies fleurs du village ? Mon cœur est brisé. ┐
David leva les yeux au ciel. Étonnamment, il n’avait pas besoin d’en savoir plus pour imaginer l’histoire derrière l’avertissement d’Abelan.
└ En parlant de baignade, je ferais tout pour un bon bain chaud. ┐soupira David.└ C’est ce qui me manque le plus de mon ancien village.
– Ton village sur les terres d’obsidienne ? ┐ demanda Carnyx. └ C’est vrai qu’un bain très chaud, c’est extraordinaire. Ah, j’en meurs d’envie moi aussi.
– Non celui d’avant. Il était dans les montagnes, alors c’était encore mieux. Après une journée glaciale, il n’y avait rien de plus agréable. ┐
Abelan restait silencieuse, les yeux se fermant tout doucement. Carnyx le remarqua et demanda :
└ Tu veux que je te porte quelque part ?
– Non… Reviens… demain. Nous parlerons… à ce moment-là… avec… ton ami… je veux en savoir… plus… sur…. ┐
Elle s’était endormie.
Carnyx hocha la tête, et tapota l’épaule de David.
└ Eh bien, il semblerait que nous ayons un rendez-vous demain. ┐ fit-il. └ Laissons-la tranquille.
– Mais tout à l’heure, elle ne disait pas qu’elle ne voulait pas s’endormir ? On ne devrait pas… faire quelque chose ? ┐ paniqua David.
Carnyx secoua la tête tout en lui faisant signe de le suivre.
Il connaissait visiblement très bien les lieux, car il savait parfaitement quelle route prendre pour sortir.
David, lui, avait déjà oublié le chemin qu’ils avaient emprunté à l’aller. Il avait été bien trop occupé à rêvasser pour qu’il en soit autrement.
└ C’est un autre sommeil qu’elle évite. ┐ expliqua Carnyx. └ Quand un gardesprit parle de s’endormir auprès de sa Dame, il parle de sa mort.
– Sa mort. ┐ répéta David. └ Pourquoi j’ai l’impression que ce n’est pas vraiment ça ?
– Parce que ce n’est pas vraiment ça. ┐

Une mort qui n’en était pas une ? Le soupir que poussa David en entendant la réponse de Carnyx fit rire ce dernier, qui lui tapota le bras avec un air faussement compatissant.
« Tu ne peux réellement comprendre ce qu’est la fin d’un gardesprit et ce qu’elle implique qu’en en étant un toi-même. » fit-il. « Mais je peux t’en parler en des mots simples si ça t’intéresse.
– On repasse au nordan de la surface ? » répondit David.
Carnyx haussa les épaules.
« Pourquoi pas ? Comme ça, si je dis des bêtises, il n’y aura aucune apprentie pour l’entendre et le rapporter à ses copines afin de se moquer de moi.
– Toi, dire des bêtises ? Enfin, je veux dire, oui tu en dis… mais pas ce genre de… euh… Je crois que je ferais mieux de me taire. »
Quelques secondes lourdes s’écoulèrent. David se maudissait intérieurement, le visage assombri par la gêne, tandis qu’ils avançaient dans les couloirs. Carnyx semblait savourer son embarras.
« Alors… tu m’expliques ? » tenta David.
Ils venaient d’arriver au niveau des jardins, ceux où David avait aperçu une harpiste et une chanteuse sous un arbre. Il n’y avait plus personne désormais.
Carnyx s’assit sur le rebord d’un muret et répondit :
« Un gardesprit ne meurt pas réellement. Lorsque nous arrivons au bout de notre existence, nous changeons simplement de forme.
– De forme ? Comment ça ?
– Notre sève durcie, notre chair devient bois, roche, mousse, magie… et nous devenons une part de la nature pour l’éternité. »
Carnyx avait prononcé ces mots avec une profonde mélancolie. David s’assit à côté de lui et demanda doucement :
« Je me souviens que tu m’as dit que tu ne pouvais pas aspirer à devenir un ancêtre ou quelque chose comme ça. C’est de ça que tu parlais ?
– Un Ancien. » le corrigea Carnyx. « Et oui. Il n’y a pas plus grand honneur pour un gardesprit que de s’éteindre au service de sa Dame, même si certains choisissent d’autre lieux pour leur repos. Et heureusement. Si tout le monde dormait au même endroit, ce serait compliqué. »
Il soupira, le regard lointain.
« Mais… oui, ce n’est pas une fin comme les autres. Notre conscience s’éteint, mais ne meurt pas. Elle rejoint celle de notre déesse. Nous perdurons en elle. Mais ce n’est pas le genre de chose que l’on peut résumer avec des mots.
– C’est pour ça que tu as dit que tu aurais aimé t’endormir auprès de ta Dame… »
Le regard que Carnyx lui offrit en réponse était amer, d’une tristesse sans nom. David frissonna.
« Oui. Tu as une bonne mémoire finalement. C’est amusant que tu ai mémorisé ce que je t’ai dis, tout en oubliant les paroles de la chanson des petits.
– La chanson des petits ?
– Dans le bois Noir. Les lutinaes ne t’ont-ils pas déjà dit ce qu’était un gardesprit et un ancien ? »
David ouvrit la bouche, puis la referma. En y repensant, c’était vrai qu’ils avaient parlé de ça.
Il avait totalement occulté cette scène, la classant dans ses souvenirs comme étant un rêve étrange et irréel.
« Je ne me souviens plus vraiment ce qu’ils ont dit. Mais tu n’étais pas là, comment sais-tu qu’ils ont… ?
– J’étais là. Je les ai entendus. Je suis juste resté dans l’ombre, attendant le bon moment pour entrer en scène. » rit Carnyx. « J’aime faire ça. Mais garde cette information pour toi, il ne faudrait pas gâcher le plaisir pour les prochaines fois. »
David leva les yeux au ciel. Évidemment. Carnyx croisa les jambes, semblant réfléchir un instant, puis se mit soudain à fredonner.
✨
Gardesprit n’est plus homme, dans son sang.
Il devient sève dès son serment.
Son âme devient esprit, sa magie pure.
Gardien puissant de la nature.
Mais lorsqu’arrive l’heure de rêver,
Sommeil éternel vient le trouver.
Il revêt alors un masque blanc.
Visage né de ses ossements.
Ainsi le gardesprit endormi.
Devient bien plus que juste lui.
Ancien et désormais
une part de la forêt.
Il choisit sa tombe en un lieu béni,
auprès des êtres que son âme chérit.
Là où l’Ancien se tient, on se souvient.
Sa magie sourit, belle et infinie.
Pour toujours protégé et sacré,
endormi, mais prêt à se réveiller.
Car si un jour la forêt est en danger.
L’Ancien se lèvera pour la sauver.
Être d’instinct, serviteur des bois,
seul en paix il se rendormira.
Un repos qui durera,
jusque la prochaine fois.

Lorsqu’il eut achevé son chant, Carnyx ferma lentement les yeux. David demeura silencieux, respectant ce temps de recueillement.
La chanson lui avait apporté de nombreuses réponses, tout en faisant naître une multitude de questions, des questions trop nombreuses, trop confuses pour toutes être formulées.
« Les gardesprits peuvent choisir le lieu de leur sommeil. » murmura Carnyx. « Quand ils sentent ce moment arriver, ils se préparent pour partir. La plupart aiment s’endormir aux côtés de leur Dame, comme le fera Abelan prochainement, tandis que d’autres rejoignent des lieux qu’ils aiment ou qu’ils veulent protéger.
– C’est ce que dit ta chanson... » répondit doucement David. « Le lieu devient sacré ?
– Béni par la magie, protégé par notre écho. Et même si le corps du gardesprit finit par disparaître, car la nature est en constant mouvement, sa présence est ancrée profondément dans ces lieux, et ce pour l’éternité.
– Et la lune ? Vos âmes n’y retournent pas, du coup ? Cela ne déséquilibre pas la balance ? » demanda David. « On nous à toujours répété que c’était important que le cycle continue. »
Carnyx releva la tête, étonné.
« Oh, c’est vrai que tu es de la surface... » se souvint-il. « Les légendes du Creux n’abordent que rarement la Lune.
– Oui, c’est logique… Mais toi, tu n’es pas originaire du Creux à l’origine ? Et il y avait des gardesprits à la surface ?
– C’est vrai. » approuva Carnyx. « Pour ma part, j’ai toujours pensé que les âmes des gardesprits retournent à la lune. Et c’est pour cela qu’a mes yeux, le sommeil d’un gardesprit est une forme de mort. »
Carnyx s’humecta les lèvres, tandis que David continuait de le fixer avec curiosité, attendant la suite.
« C’est notre esprit, notre mémoire, qui nous avons été, qui reste auprès de notre Dame et rejoint la forêt. Et nous n’avons pas besoin de notre âme pour nous réveiller. Un Ancien qui se lève pour protéger la forêt n’est qu’une manifestation de la puissance de la nature. Il n’a plus de souhaits ou d’histoire, car ces derniers sont à jamais endormis au cœur de sa Dame. Il est juste poussé par l’instinct.
– Oh. Donc le réveil n’est pas… conscient ?
– Dis-moi, penses-tu que l’arbre, la montagne et le vent, sont conscients ? » répondit Carnyx. « La tempête, la tornade et même l’éruption du volcan, sont-ils animés par une âme, ou par la nature elle-même ? »
David resta muet. Carnyx sourit et ajouta :
« Et sinon, te souviens-tu de notre discussion autour des dépouilles que tu pensais être des ogres ? Ces corps qui sont dispersés autour de ton ancien village ?
– Oui ? » murmura David. « Pourquoi ?
– Je t’ai dit qu’il s’agissait des restes des hommes qui avaient passé autrefois des pactes avec les ogres, et qui s’étaient éteints en même temps que leurs maîtres.
– Je m’en souviens, oui.
– Eh bien, j’ai une petite anecdote pour toi. La magie utilisée par les ogres pour asservir les humains et les forcer à protéger la nature s’inspire de celle qui transforme les Gardesprits en Anciens.
– Quoi ? » bredouilla David. « Comment ça ?
– Les plus puissants ogres ont appris la magie des Dames, et s’en sont inspirés pour créer un pacte différent, qui transformait les hommes en un équivalent éveillé des anciens, dans le but d’avoir des serviteurs prêts à se battre pour eux et à asservir les hommes à leur place ? » expliqua Carnyx. « Pourquoi combattre lorsque nous pouvons ordonner à nos ennemis de le faire à notre place ? C’était une idée très ingénieuse, qui leur a permis de reprendre le contrôle de leurs terres en quelques années.
– Oh.
– Et ces créatures étaient si impressionnantes que les hommes ont commencé à les comparer aux ogres. A les confondre avec eux.
– Je vois. Ça me fait penser à.. »
Carnyx haussa un sourcil.
« À quoi ?
– Une chanson sur les ogres. » répondit David. « Une légende qu’on a apprise dans notre enfance ? À vrai dire, je pensais que les carcasses étaient des ogres à cause d’elle.
– Eh bien chante la.
– Quoi ? Non ! Je ne sais pas chanter moi ! »
Carnyx lui donna une tape dans le bras.
« Allez ! Chacun son tour. »
David soupira. Il chercha dans ses souvenirs, les paroles de l’un des chants préférés d’Öta. Il avait grandi en l’entendant en boucle durant leurs jeux, et n’eut aucun mal à en retrouver les mots.
Il se souvenait l'avoir souvent répétée le soir dans sa chambre, quand il était seul.
« Humains rebelles, sauvés des ogres,
Fuyant la nuit, fuyant le désordre.
Et sur leur route veille le chaos,
Car caché, secret, restent les maux.
Plus aucune trace du temps passé,
Hormis des souterrains emmurés.
Car sous le monde, en un lieu sacré,
s’étendent des voies jamais tracées.
Dédales sombres, tunnels scellés,
Catacombes des esprits condamnés.
Ogres d’autrefois y reposent encore.
Ne pourrissant jamais, comme l’or.
Immenses, ils ne sont ni chair, ni sang,
Mais faits d’un éternel serment.
Carcasses droites et oppressantes,
Témoins d’une époque terrifiante.
Quiconque tenterait de les déranger
Se retrouverait maudit, affamé.
Devenant un ogre à son tour.
Jamais plus il ne reverrait le jour. »
Lorsqu’il eut finit, David inspira profondément. Les joues rouges, il se tourna vers Carnyx, s’attendant à des moqueries. Mais Carnyx siffla, impressionné.
« Bordel David, tu nous avais caché ça.
– Quoi ?
– Tu chantes incroyablement bien. »

« Vraiment ? Tu trouves que je chante bien ? » répéta David, éberlué. « Ce n’était pas ridicule ?
– Ridicule ? C’est ta question qui l’est ! Personne ne t’a jamais dit que tu as une belle voix ? »
David secoua la tête. Il semblait à la fois bouleversé et troublé par ce compliment. Carnyx afficha un sourire en coin, les bras croisés, et pencha légèrement la tête en observant David comme s’il venait de découvrir un trésor inattendu.
« Ce serait dommage de ne pas cultiver ce talent. Hum. À partir de maintenant, tu seras officiellement chargé de pousser la chansonnette le soir au camp ! Ça mettra un peu d’âme dans nos veillées… et ça m’évitera d’être le seul à user ma voix au coin du feu.
– Quoi ? Non ! » protesta David, rouge jusqu’aux oreilles. « C’était juste… une chanson d’enfant.
– C’est toujours comme ça que ça commence. »
Carnyx lui donna une petite tape amicale dans le dos, puis se leva pour clore la discussion. David grogna quelque chose d’inintelligible, ce qui ne fit qu’élargir le sourire du gardesprit.
Après un dernier regard vers les jardins silencieux, ils reprirent leur route, quittant les couloirs du temple pour retourner auprès de leurs compagnons.
« Guerrier n’est peut-être pas fait pour toi. » murmura Carnyx. « Que dirais-tu de devenir barde ?
– Non merci. »
À l’extérieur, la nuit recouvrait Mirthalen. David avait presque oublié l’heure, tant le temple était lumineux.
Rhaen, Nephos et Gaïtin les attendaient toujours non loin de l’entrée, appuyés contre un muret couvert de lierre.
Nephos se dirigea vers eux en les voyant s’approcher.
└ Alors ? Vous avez survécu au temple ?
– De justesse. ┐ répondit Carnyx. └ Et avec une découverte des plus intéressantes. Un nouveau barde est né ! ┐
Il lança un regard appuyé à David, qui détourna aussitôt la tête.
└ Un barde ? Hein ?
– Il dit des bêtises. Où est Shanun ?
– Une apprentie est venue le chercher il y a un moment. Depuis, Rhaen est inconsolable. ┐se moqua Nephos.
Ce dernier fit la moue.
└ Je suis pas inconsolable ! Je me fais pas souvent d’amis, c’est tout. ┐ marmonna-t-il. └ J’espère qu’on le recroisera d’ici demain. Ce serait dommage de partir sans le revoir. ┐
Carnyx leva un doigt.
└ À ce sujet, changement de programme. Nous ne partons pas demain finalement.
– Quoi ? ┐ s’étonna Nephos. └ Mais —
– Nous resterons quelques jours à Mirthalen. Il y a… des discussions en cours. Et puis, ça ne nous fera pas de mal de nous reposer un peu. ┐
Rhaen releva la tête.
└ Oh, chouette ! Alors… j’aurai peut-être l’occasion de le revoir ! Et j’ai très envie de visiter le village. Et si on dort dans une auberge, tu crois qu’on pourrait avoir un vrai lit ?
– Il va falloir que j’estime nos finances. Mais Adrepo a été assez généreux sur le budget alloué au voyage, donc ça ne devrait pas poser de problème. ┐
Rhaen sautilla de joie, en tapant dans les mains. David grimaça, en voyant son sac se secouer avec ses petits bonds.
Si Nephos n’avait heureusement pas porté le bagage de son frère aujourd’hui, cela n’empêchait pas que le feu-follet à l’intérieur devait passer un mauvais moment.
En parlant de Nephos, ce dernier observa Rhaen quelques secondes, un sourire intrigué aux lèvres.
└ Au fait… en parlant de Shanun. ┐ dit-il d’un ton faussement innocent. └ De quoi vous parliez, tous les deux, hier soir, au bord du lac ? ┐
Rhaen s’arrêta net. Ses joues se colorèrent aussitôt d’un rose très visible.
└ Q-Quoi ? Rien de spécial. ┐ balbutia-t-il. └ Il… il m’a posé des questions sur Yphen. Et puis… il m’a surtout aidée à penser à autre chose.
– Oh ? ┐ fit Nephos, amusé. └ Et à quoi donc ?
– T’es pénible ┐ répondit-il en détournant le regard.
David observa la scène avec un léger sourire.
└ Bon. ┐ conclut Carnyx en tapant dans ses mains. └ Avant que quelqu’un ne se mette à rougir davantage ou à poser des questions gênantes, je propose que nous trouvions une auberge. David m’a promis une veillée chantante ce soir, et je compte bien lui faire tenir parole. ┐
David poussa un soupir résigné, tandis que les autres riaient doucement sans comprendre.





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